180G, UNE AMBASSADE MUSICALE

Grégory Gouty, Nantais passionné par le disque et par le Japon, part vivre à Tokyo en 2008. Il va y rencontrer des artistes, des labels, des distributeurs, des disquaires, remplir un carnet d’adresses, apprendre à parler et écrire le japonais. Après y avoir travaillé pour le compte de labels, distributeurs et disquaires, Monsieur Musique France au Japon revient à Nantes en 2015 avec une petite famille et un projet en tête, 180g, projet qu’il va développer avec Max Brottes, autre Nantais, ancien disquaire et actuel musicien. Synthèse d’une longue entrevue avec deux bavards passionnés.

 Photo bandeau : magasin disk union – DR

 

Comment s’est montée cette structure ?
Greg : J’ai toujours travaillé dans la musique, au tout début pour Open Zic, un tout petit distributeur nantais, après y avoir effectué un stage dans le cadre de la formation Développer un projet de production et de diffusion de Trempo. Parallèlement, j’ai toujours été fasciné par le Japon, et j’ai très vite proposé à Open Zic d’aller au Japon pour y trouver des partenaires, artistes et labels, dans l’idée qu’Open Zic propose de l’import japonais. J’y suis allé plusieurs fois sur des périodes de six mois, et j’ai rencontré énormément de monde, j’ai fait mon réseau en somme.
Par la suite, Open Zic s’est arrêté. Entre temps, j’ai trouvé un boulot à Tokyo pour le compte de Dub Store Records, l’équivalent de Souljazz Records, un label axé rééditions de jazz, musique jamaïcaine, rocksteady etc. J’ai développé toute la distribution internationale, Europe et Etats-Unis majoritairement. J’ai passé sept ans au Japon à la finale. À mon retour en France, j’ai eu l’idée de monter un projet autour de l’axe France-Japon. Aujourd’hui, je fais l’intermédiaire entre des distributeurs et labels français et des distributeurs et labels japonais. J’envoie de l’info toutes les semaines aux disquaires et labels japonais sur tout ce qui sort en France. Pour exemple, je travaille en ce moment avec les labels nantais Yotanka, et Yolk, avec les distributeurs L’Autre Distribution, Socadisc, PIAS etc. J’envoie des infos au Japon, je prends les commandes des Japonais, je regroupe les commandes et je fais les envois. C’est le cœur de mon activité. Et avec Max, on a monté une « antenne » de booking, suite notamment au Printemps des Nefs à Nantes l’an passé pour lequel on avait invité les Japonais de JariBu Afrobeat Arkestra.

 


Magasin Tower Records à Tokyo

 

Max, tu es associé au projet alors ?
Max : Oui,  je développe la partie live de 180g. Cette date à Nantes au Printemps des Nefs en mai dernier a un peu tout déclenché. Ca s’est tellement bien passé qu’on va avoir à nouveau carte blanche en mai 2018. On a monté un catalogue d’artistes japonais qu’on va faire jouer en France et en Europe. On va donc faire découvrir la musique japonaise via le booking mais aussi le label 180gr qui va éditer des disques d’artistes japonais en France. Il y a une scène énorme au Japon mais rien ne sort du pays. J’ai eu la chance d’aller au Japon il y a 5 ans, j’ai découvert une scène foisonnante et notamment JariBu, LE groupe d’afro-beat de Tokyo avec qui je me suis pris d’amitié. C’est une sacrée histoire de rencontres aussi, des rencontres qui vont nous mener avec Fonky Nyko à aller jouer au Japon. Les choses prennent du temps car le Japon est un pays lointain, mais les choses se font naturellement. Il faut que l’on travaille sur les aspects logistiques, notamment les aides à la tournée pour pouvoir financer les déplacements. Mais j’insiste sur le fait que l’on ne se met pas la pression, on fait çà par amitié pour les musiciens qu’on connait, et par amour pour la musique.

 

 

« C’est le pays n°1 en termes de vente de disques physiques. En 2016, 120 millions d’habitants, 160 millions de disques vendus. »

 

Alors, le Japon en termes de musique, c’est quoi ?
G : C’est le pays n°1 en termes de vente de disques physiques. En 2016, 120 millions d’habitants, 160 millions de disques vendus. Il y a énormément de disquaires, spécialisés et généralistes, et beaucoup sont aussi labels, Dub Store Records par exemple. La musique produite là-bas ces temps-ci est la J-pop, la « japanese-pop », une pop un peu criarde. Mais la scène indépendante et la scène traditionnelle sont aussi très conséquentes. Et puis, beaucoup de bars font des concerts, c’est un pays qui bouge beaucoup. Il n’y a pour autant pas de subvention pour la musique sauf si tu évolues dans les domaines artistiques traditionnels.

 

Groupe Ajate, 1ère signature du label 180g

 

« Les musiciens au Japon vivent de la musique s’ils jouent dans plusieurs groupes, s’ils jouent quatre soirs par semaine, en donnant des cours à côté, et parfois en faisant des petits boulots temporaires ».

 

 

Et les musiciens en vivent ?
M : Non. Ils vivent de la musique s’ils jouent dans plusieurs groupes, sauf s’ils jouent quatre soirs par semaine, en donnant des cours à côté, et parfois en faisant des petits boulots temporaires.
G : La grande majorité des musiciens a un boulot à côté. Et comme ils n’ont pas de vacances, enfin 2 à 3 jours par an, c’est très compliqué de sortir du pays pour tourner à l’étranger, ça demande une organisation. Si l’on monte des tournées en France pour des Japonais, ils ne pourront pas venir plus de dix jours.
M : Quand on a fait venir Jaribu, j’ai bien spécifié que le groupe était dispo de telle date à telle date, et j’ai eu plusieurs retours spontanés, à ma grande surprise. Le groupe suscite l’intérêt, c’est super.

 

 

« Il y a une chose radicalement différente au Japon concernant le marché du disque, c’est l’achat ferme. »

 

Et sur le disque, ils perçoivent des droits ?
G : Ca fonctionne un peu comme en France, il y a des sociétés d’auteurs. Et les circuits sont les mêmes, labels et distributeurs.
M : Il y a une chose radicalement différente au Japon concernant le marché du disque, c’est l’achat ferme. C’est à dire que les disquaires achètent les stocks de disques avant de les vendre, contrairement à la France où le musicien ou le label doit, dans des délais relativement courts, récupérer ses disques invendus. Quant au prix, les disques sont achetés au label ou aux groupes un peu plus cher qu’en France, le vinyle est vendu au public en moyenne 20€ et le CD aussi. Le CD est donc un peu plus cher qu’ici.
G : Cette vente ferme comporte de gros avantages, c’est bien l’une des raisons pour lesquelles je travaille avec le Japon. Si ce principe était présent  partout, ce serait super. L’effet négatif c’est qu’ils ne peuvent pas prendre toutes les références, car ils achètent ferme et cela représente un certain budget à avancer.

 

 

Ton travail avec les Japonais consiste en quoi ?
G : Je travaille pour un gros disquaire qui s’appelle disk union au Japon, l’équivalent de Rough Trade, ils ont 35 énormes magasins au Japon. Le disquaire avait un agent japonais en France qui vient de partir en retraite. Je le remplace. J’envoie donc des infos sur ce qui sort en France, il me fait des demandes précises de groupe ou dans un style précis. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il m’a récemment demandé des disques de Bigre, un big-band lyonnais. Les disquaires japonais passent énormément de temps à fouiner sur le net, ils ont des références incroyables.

 

 

« Il y a certaines musiques au Japon très difficiles à bosser, le rap par exemple ».

 

 

Alors comment conseilles-tu certaines références françaises plus que d’autres ?
G : Tout d’abord, il y a certaines musiques au Japon très difficiles à bosser, le rap par exemple. Il y a une forte scène rap au Japon, mais surtout les textes en français sont difficilement reçus au Japon. Il leur faut des textes en anglais, pour la compréhension. Après, je travaille quasi qu’avec des labels, donc je propose leurs références, et je développe plus en profondeur. Je peux par exemple écrire la bio d’un groupe en japonais et monter un vrai plan marketing, je peux aussi proposer le disque en licence au Japon. Avec les distributeurs français, c’est plus difficile, il y a beaucoup de références, j’ai du mal à tout placer au Japon. Je préfère travailler avec les labels ou les groupes en direct.

 

Disk Union – Tokyo

 

 

 

« Au Japon, tu es souvent introduit par quelqu’un d’autre, les Japonais mettent du temps à te faire confiance. »

 

 

Quel est le groupe ou artiste français qui marche le plus au Japon ces temps-ci ?
G : Poom. Un ami disquaire au Japon a vendu en une semaine 1200 copies de Poom dans un seul magasin, l’acheteur a flashé sur le disque, il a fait un facing et il vend 1200 exemplaires. Suite à çà, il m’a demandé des références dans cet esprit pop un peu années 80. Avec Yotanka, je vais travailler sur Kid Francescoli qui a un peu cette couleur sur son dernier disque. Mais cet ami disquaire m’a bien dit que l’an prochain, les gens voudront très probablement autre chose. Le public japonais est aussi très friand de jazz, je travaille donc beaucoup le jazz, et j’entame une belle collaboration avec Yolk.

Est-ce que tu crois qu’il y a une façon de parler aux Japonais ?
G : Bien sûr. Les Japonais ne savent pas dire « non », ils disent « peut-être ». Tu peux dire « c’est difficile » pour ne pas dire non. J’y ai vécu 7 ans, je connais bien leur façon d’être. Au Japon, tu es souvent introduit par quelqu’un d’autre, les Japonais mettent du temps à te faire confiance.

 

 

 

Et donc la partie label et la partie booking vont être concomitantes ?
M : Oui, c’est tout bénéf’ de travailler les deux, ces éléments se complètent. On se connaît depuis longtemps avec Greg. On s’est rencontré à l’époque de Open Zic. Moi j’étais disquaire à la FNAC de Nantes à cette période. On s’apprécie, on va défendre des projets sur disque et sur scène avec la même conception des choses.
G : Et puis, on veut garder 100% du contrôle sur ce qu’on fait.

 

 

« À Tokyo, je bossais de 8h à 23 (…). C’est une vie infernale là-bas, de longues journées de travail, et bien sûr, pas de vacances ».

 

Greg, quand tu es rentré à Nantes, qu’est ce qui t’a étonné ?
G : J’ai apprécié de revenir, pour trouver un rythme moins speed. À Tokyo, je bossais de 8h à 23, j’ai deux enfants, j’ai envie de leur consacrer plus de temps. C’est une vie infernale là-bas, de longues journées de travail, et bien sûr, pas de vacances. Alors, j’ai un peu halluciné en rentrant en France, je me suis posé. Pour ce qui est de Nantes, c’est une ville qui a changé, c’est une ville géniale, y a plein de choses à faire, la qualité de vie est chouette. J’aime l’idée que je côtoie deux cultures bien différentes qui m’enrichissent tous les jours.

 

PLAYLIST DE GREG, 180G

 

Site 180G

Rédactrice en chef de ce site internet, chargée d'info-ressources à Trempo. Passionnée évidemment par la musique, toutes les musiques, mais aussi par la mer et la voile, les chevaux, la cuisine et plein d'autres choses.

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