C’est l’alchimie alcoolique, mon verre se déverse et se meurt, goutte par goutte, goutte à goutte…
Je le reconnais à peine lorsqu’il s’approche, il a tellement grossi. L’alcool peut-être ? Cela fait plus de vingt ans que nous ne nous sommes pas vu, j’ai suivi de loin une partie de son travail, il en a peut-être fait autant du mien. Au début des années 1990, c’était l’un des plus subtils ingénieurs du son qu’il m’ait été donné de côtoyer, il avait très vite et bien compris l’intérêt de travailler le lo-fi, les textures du bois, la proximité intime du son, le souffle, toutes choses à rebours des productions clinquantes alors à l’œuvre dans les studios français suréquipés.
Il s’était débarrassé de la technique en quelque sorte, il ne la connaissait que trop bien cette sirène allumeuse et tentatrice mais décevante une fois démaquillée.
Comme un dessinateur change d’outils, de matériel et sort de ses zones de confort pour mieux servir son récit, il cherchait, dans les lieux et avec les musiciens, les meilleures situations possibles pour porter leur propos artistique, inventant en faisant.
Ce procédé à contre-courant, son installation dans la province de la province – cette station balnéaire au nom plus chatoyant que sa réalité bétonnée – et l’intransigeance esthétique des musiciens avec qui il travaillait alors réduisirent à une injuste confidentialité la beauté de son travail. Ce sont toujours ceux qui braillent le plus fort que l’on entend le mieux (et partout).
La douceur délicate de la discrétion (40 dB).
Celle que l’on trouve dans quelques disques, l’unique solo de Mark Hollis, le Joao Gilberto tout seul dans son appartement enregistré par Caetano Veloso, le Idle Moments de Grant Green, le premier disque de Bab Assalam, le deuxième de Belle & Sebastian, les suites pour violoncelle par Janos Starker, The Harp Of King David par Alemu Aga, Lookaftering de Vashti Bunyan, le Promise de Vassilis Tsabropoulos, Pink Moon bien sûr, Chaconnes aussi ou encore le Oldman de Charles-Eric Charrier. Des disques avec du souffle, enregistrés bas, sans tapage, avec beaucoup de dynamique, des disques feux de bois, suspendus. Des disques qui contiennent le fantôme d’autres disques.
Au mitan des années 1980, les Dreta Lorelei avaient fait appel à mon désormais gros copain pour révéler leur premier ep et à leur suite une kyrielle de groupe pop, punk, new wave, folk ou que sais-je de cette scène olonnaise.
Alors que circule ces temps-ci une sorte de bootleg primitif des premiers cités, je me demande si ça n’était pas lui déjà qui était aux commandes de ce concert élégamment enregistré.
Saurait-il s’en souvenir ? Je devine que les secousses chimiques qu’il s’envoie avec une belle régularité depuis plusieurs décennies ont fait quelques ravages dans ses neurones. Il ne semble pas avoir mis la pédale douce sur le speed, les quelques tics et parasites nerveux qui ponctuent sa conversation en témoignent. Le pépère reste tout de même affable et doux, nos retrouvailles le rendent heureux, tout comme moi.
Si mes pas ne m’avaient mené sur ce bout de littoral défiguré, sur la piste du bootleg pré-cité – tel un improbable Alain Weber sur les traces d’une cassette égyptienne, un Théodore Monod des sables vendéens à la recherche d’une chimère sonore – nous aurions passé toute une vie sans nous revoir.
Dans un bar de la Chaume, dans l’agitation du port, dans la seule enclave épargnée par le formatage touristique, nous étalons sur le comptoir les souvenirs et anecdotes accumulés comme une infortune depuis toutes ces années. Dans cet estaminet surchauffé ça discute, ça blablate, ça rigole, ça harangue, ça pérore, ça hoquète, ça tapedansldos, ça zincque, ça tacotaque, ça flippeure, ça blancsecque, ça pressionne, ça cacahouette et ça fumequandmême (70 à 80 dB).
L’essentiel tient en peu de choses.
Une affiche dans la chambre de jeune homme de mon oncle, chez ses parents. La chambre en alcôve sous le toit où je dormais parfois lorsqu’en vacances chez mes grands parents.
Ayant œuvré un temps dans la compagnie nationale du cheval de fer, tonton avait punaisé ce vestige – une promotion désuette pour la destination balnéaire alors très prisée – au dessus de sa collection complète de Tintin, qui me fascinait. Mon esprit d’enfant divaguait le soir vers ces contrées sableuses, promesses d’iles et de trésors enfouis, quelque part au pied de l’arc-en-ciel, dans un ciel lumineux… je me laissais tomber mollement dans les bras onctueux du marchand de sable – d’Olonne.
Je mesure l’étendue de la distorsion qui me sépare de mes rêveries d’enfants.
Ces grands cieux gris éteints.
Sous le béton la plage.
Où nous avons échoué,
comme deux grosses baleines.

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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