Dans le lac de Grand Lieu tous les poissons levions d’la tête, dans le lac de Grand Lieu tous les poissons levions d’la queue.
La mort rode ici pensais-je en suivant le cortège. Le titre de cette bande dessinée gracile, habile et subtile du finlandais Marko Turunen me revient alors que j’enterre une pas si vieille collègue de son. Une audio-naturaliste intrépide qui a poussé le professionnalisme un peu loin, du genre à se pencher trop prêt pour écouter chanter les poissons. Plouf, il fait froid, les grosses bottes se remplissent, glou glou, Lorelei Sebasto Cha.
Bloub bloub immersion, vloutch repêchage à la grue, plic ploc égouttage façon faisselle, zwipe zwope embaumement sans momie, click clack mise en bière et flllrrtt flllrrtt mise en terre.
D’un élément à l’autre en une paire de jours. Fin de partie.
Rien ne prépare, évidemment, aux disparitions soudaines – quelle lapalissade.

Lors d’un concert rennais des formidables Formica en 2011, j’apprends la mort de Jean-Luc Le Ténia. Le meilleur chanteur français du monde s’est fait sauté le caisson déclare Matthieu au micro avant de lui dédier le set. Quand parfois je me dis que je vivrais bien en province, la qualité de l’air, la vie tout ça, les bons produits, je repense à Jean-Luc Le Ténia qui écrivait des chansons, qui vivait au Mans, qui s’est suicidé et que je ne connaissais pas […] et je me dis que la province en fait, peut-être que c’est pas fait pour moi, écrira plus tard Pascal Bouaziz dans Bruit Noir.
Début janvier, c’est mon cher Thierry qui fait plus fort que Bowie, le jour même de son anniversaire.

Enfin, dans ce lac sauvage, on vient de repêcher une sirène aux ouïes délicates.
Et nous de verser des larmes dans ce pays trop humide, en cet avril instable, absorbés par la minéralité grise de cette villégiature à squelettes. Surtout ne pas regarder les croix, ne pas s’énerver de la récupération religieuse, penser à autre chose, vite.
Je tourne le regard et bientôt les talons.
Un panneau.
La Montagne.
J’aimerais bien y être présentement. Elle s’incarne pour l’heure dans le patronyme de la terre communale qui s’ouvre pour ensevelir ma copine aux fines feuilles. Une colline qui se croyait plus grosse que le bœuf. Un orgueilleux promontoire qui se rêve pic à remontes pentes. C’est un peu l’équivalent local de la blague éculée « je vais en vacances à Lille chez Maurice ». Pour parodier tonton Georges, on pourrait dire que la belle aux portugaises désensablées va passer sa mort à La Montagne.

Penser au blanc. Façon Tintin au Tibet, la psychanalyse de la neige, le repos de l’œil, la respiration, le calme, voilà.
Je suis dans les Pyrénées, il y a quelques temps. Je marche. Dans une forêt grimpante tout d’abord – des sapins, des frênes, des ifs, des mélèzes et tiens, un chêne pédonculé (toi-même) – puis sur un sentier qui serpente de cols en cols. Depuis le Picou de la Mire (dont je cherche longtemps s’il s’agit d’une contrepèterie), je descend L’Escot (comme l’Italie chez Brel) et rejoins le Freichet (qui m’évoque un vieux poisson)… La neige, éparse, s’invite çà et là, le printemps s’installe pourtant en un soleil puissant et cet entredeux eaux -glacées, fondantes, dégoulinantes, ruisselantes – est ravissant. Le silence surtout, le silence bon sang… (10 dB, 20 avec le cri d’un rapace au loin).
Il n’y a personne dans cette station épurée de ses touristes, et plus tard dans la solitude d’un chalet de bois, je m’en fais une idée du bonheur. Sartre scénariste d’un Shining sans chichi.
Neige!
Je gardais au fond de mon sac une paire de grosses chaussures montantes Insulated, heureusement.
Insulated?
Drôle de nom pour une marque, on dirait plutôt une promesse, semelle moulée d’un bloc ? insolé ? insuline ? insulaire ? intérieur isolé ? est-ce que ça veut dire je suis blindé ? Plus rien ne m’arrivera, on va descendre, on voit le chalet tout en bas, point noir sur vallée blanche, cap sur cible, je suis bien équipé, skis courts et ultralarges, anorak désamianté, mains d’acier et gants de velours, chaussons de cire dans chaussures coquées, boite de conserve autochauffante, on glisse, oxygène en moins, images en plus, animaux dans l’air, éléphants d’Hannibal, idées transparentes, on passe et c’est d’un coup, hop, on saute, blanc total, on s’appuie, direction vallée, on descend.
L’air-l’air est blanc.
Tremplin, tremplin, tremplin, le corps replié dans la trace, et hop, skis lourds dans l’air, hop, on saute, on glisse sur la masse d’air pur, on tient, ça résiste, oiseau fuselage, suspendu direction vallée.
On a le temps.
C’est un roman d’Olivier Cadiot trouvé dans la bibliothèque du chalet. C’est raccord
Un Nid Pour Quoi Faire.
Des Marsupilamis peut-être?
Ma douce amie aux esgourdes dégourdies n’en aura pas eu le temps.

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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