Dans la piscine de tes parents, qu’est-ce qu’on s’emmerde. C’est plus marrant sans tes parents sinon, ma pauvre, qu’est-ce qu’on s’emmerde.
Plouf! (60 dB)
Une effluve de ton parfum fumé, mélangée aux fragrances de ton corps l’après-midi me parvient alors que tu es déjà dans l’eau. Tu es passée près de moi, en silence, les pieds nus sur le bois chaud, je t’ai absorbé dans la rêverie de mon demi-sommeil.
Depuis une semaine, nous paressons dans la maison de campagne de tes géniteurs, alors que la douceur inespérée de ce cœur de printemps se maquille en petit été. Le trou d’eau chlorée au centre du jardin est bienvenu. Toi si frileuse habituellement, tu déambules en bikini l’après-midi et barbote en peignoir quand vient le soir.
Nous espérions nous refaire en quelques jours de mois de fatigue accumulée, pause nécessaire et salutaire, déconnexion pile avant implosion.
Si fraiche encore hier, je ne te reconnais plus qu’à peine, le travail t’a mangé ce que l’époque ne t’avait pas volé. Tu es épuisée.
Le soir tu éteins tôt la lumière. Une dévastation. Le matin tu te lèves la première. Une autre dévastation. Tout l’amour que nous ne ferons pas.
En attendant, j’attends.
Je résiste pour ne pas vider la cave beaux-parentale.
Malgré la campagne alentour plutôt jolie, la Sarthe me colle un peu la nausée.
Je pense aux Tue-Loup qui ne sont pas loin et me revient La Purge :
Face au gros porc que je suis
Tu fais pas le poids ma chérie
Allez tire toi, oh tire toi tant
Que j’en ai pas finis de purger
Toute cette connerie

J’ai sûrement du pain sur la planche en effet. Pour l’heure, j’y découpe du citron vert et nous prépare des cocktails : Bermuda Rose pour toi (4 doses de Gin, 1 c. à soupe de jus de citron vert frais, 2 c. à café d’eau-de-vie d’abricot et 2 c. à café de grenadine), Oh, Henry ! Pour moi (4 doses de whisky, 1 dose de bénédictine, Ginger ale et 1 rondelle de citron).
Je m’abime dans la contemplation des livres nichés sur l’étagère de l’escalier. Où conduit l’escalier ? Des histoires d’îles, de cabanes, de forêts, des récits du peu et de l’essentiel. Ça me va bien.
Je n’ai apporté qu’un disque, que j’écoute deux fois par jour cérémonieusement, celui de Quartz Locked, Wave 91,6. Un disque d’île déserte parce qu’il contient en creux tous les autres (ou presque). Fait de collages, de fragments, d’accumulations, d’archives, de jeux, de découvertes constantes, c’est une belle perte de repère pour l’auditeur et la réponse d’un malin à la question de l’isolement. Et puis, cette œuvre aborde aussi et surtout les territoires de la radiophonie qui m’occupent particulièrement.
Je pose le disque sur la platine le matin avec une cafetière que je vide consciencieusement durant les quarante cinq minutes de son. Le soir, après l’extinction des feux, je pose de nouveau le bras au creux du sillon voyageur et me peins les ongles des orteils avec un carmin bon marché.
Parfois j’enfile une robe empruntée dans le dressing indécent de la belle-mère. Rien de très apprêté, pas de grand drama symbolique digne d’un crooner arménien, non, juste le plaisir de l’étoffe et de l’apparat, comme ça, pour voir.
Plus tard dans la soirée, je passe le large balais brosse le long du deck en écoutant les grillons (35 dB), moment de calme un peu introspectif, Tony Soprano guettant le retour des canards sauvages.
Le clapotis me fait divaguer. J’avais assisté naguère, médusé, à une compétition de sirènes helvètes, synchronisées comme des coucous, qui rivalisaient de perfection kitsch façon mandala 3D en gif animé. La musique qui rythmait l’ensemble m’avait attiré là : Seelenluft proposait une drôle d’installation phonique subaquatique – we all live in an audio submarine – pour laquelle il mixait en slip de bain fleuri. Ça me fait encore sourire alors que je me sers un deuxième dernier verre. Pathétique Mrs Doubtfire du sept-deux, tu t’es vu quand t’as bu?!
C’est un combat de ne pas abuser du Coal Ila trouvé dans le bar mais évitons de finir comme Brian Jones.
Avant le soleil je m’écroule enfin.
Je m’enroule dans ce que tu m’as laissé de draps et de culpabilité.
Je m’endors vite, rêvant d’un matin qui serait comme Le Premier Bonheur Du Jour.
Patiemment, à mon rythme, je grimpe à l’échelle de corde de l’enthousiasme.
A moins que ce ne soit une corde à nœuds ?

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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