ANA IGLUKA, DELPHINE COUTANT, CECILE LIEGE : héritières de SIMONE(S)

Docu-concert imaginé par  Ana Igluka, Delphine Coutant et Cécile Liège (le Sonographe), « Entre nos mains » est aussi une galerie de portraits de femmes d’hier et d’aujourd’hui, leur condition et leur rapport au travail, un projet produit par le Thermogène. La première fut présentée en mars 2013 pour les 20 ans de l’Espace Simone de Beauvoir. La énième sera présenté ce dimanche 8 novembre à 16h à à La Grange à Nadine à Vertou. Rencontre avec deux des trois Dames pour qui spectacle rime avec engagement…

Photo-bandeau – Ana Igluka, Delphine Coutant et Cécile Liège © ValK 


D’où est venue l’idée de ce spectacle?
Ana : En 2011, je suis allée à l’Espace Simone de Beauvoir (espace dédié aux femmes à Nantes) qui voulait que j’anime leur anniversaire. J’ai été sollicitée là-dessus, mais comme j’étais enceinte jusqu’aux dents, je n’ai pas pu animer la petite fête. Mais j’avais dans l’idée de faire un spectacle sur Simone de Beauvoir… Ce qu’elles ont trouvé formidable car elles allaient fêter leurs 20 ans et elles voulaient bien un truc comme ça pour illustrer la fête. Alors je suis allée voir Delphine pour lui proposer de faire un truc sur Simone de Beauvoir, ce à quoi elle m’a répondu « parfait! »
Delphine : J’avais lu des choses d’elle qui m’avaient intéressée et le sujet me parlait aussi, donc je me suis dit ok !
A: Après, on a appelé Cécile Liège et banco, tout le monde était à fond ! Je lis donc du Simone de Beauvoir, Delphine me prête des livres, je vais voir des documentaires… Sauf qu’au bout de 6 mois, je réalise que ça va pas être possible, c’est trop dense, trop complexe, j’étais complètement bloquée. Et là, il y a une phrase qui m’a attiré l’attention dans une interview de Simone de Beauvoir : « l’autonomie des femmes passe par le travail« . Un fil est sorti de la pelote, j’ai tiré dessus, ça s’est démêlé et aujourd’hui, on se retrouve avec une galerie de portraits de femmes décrites dans leur rapport au travail.
D : Ou au non-travail!
A : Oui, et ça a l’avantage de pouvoir évoluer. On peut enlever des portraits, même si on ne l’a pas encore fait, ou en rajouter comme on vient de le faire. On peut donc faire évoluer ce spectacle sur les années exactement comme on veut, en sachant que le sujet est quand même très large. Ça nous permet aussi de passer à travers les époques, de parler d’autres pays, d’autres cultures, de femmes célèbres ou d’autres du quotidien comme nous. Et ça, c’est un vrai vecteur d’action culturelle car on peut parler de liens intergénérationels : des jeunes filles d’aujourd’hui qui vont par exemple questionner des grands-mères pour savoir ce qu’elles avaient le droit de faire à l’époque comparé à aujourd’hui. Mais il y a aussi des liens interculturels entre les pays pour comparer la condition des femmes par rapport à nous, rester en veille sur le droit des femmes et ce qu’il en advient aujourd’hui.

Pourquoi ce nom ‘Entre nos mains’?
A : A l’origine, c’était « Autour de Beauvoir ». Ce work in progress (nom qu’on lui a donné parce qu’il a beaucoup évolué de 2011 à 2013) a pris le titre de « Entre nos mains » en 2013. Il y avait l’idée des mains quand on a fait les photos, et puis les mains pour moi, c’est le travail.
D : Ça symbolise aussi tout ce qui est en notre pouvoir parce que lorsqu’on dit que tout est entre nos mains, c’est qu’on a une possibilité d’action et de faire bouger les choses.
A : Et c’est aussi le nom d’un documentaire de Mariana Otero que j’aime bien, sur des femmes ouvrières qui ont repris leur entreprise dans le textile pour en faire une coopérative. La boucle était donc bouclée !

« jeu de galets » par Delphine Coutant et Ana Igluka from fouko erwan on Vimeo.

Pourquoi avoir choisi ce type de création, le docu-concert?
A : Au départ, j’avais vraiment envie de travailler avec Cécile Liège car on avait déjà bossé ensemble en 2008. On a travaillé sur la mémoire d’un quartier à Rezé, le Château de Rezé, et pendant 8 mois, on a bossé avec une vidéaste, Carole Thibaud, pour créer un spectacle texte/musique/vidéo sur les sensations d’habiter dans ce quartier à travers les époques. J’ai donc rencontré Cécile parce qu’elle avait enregistré des témoignages d’habitants et je me suis nourrie de tout ça pour écrire des chansons. Et je me suis dit que ce serait vraiment beau d’avoir un spectacle comme ça, avec des voix-off du réel. Dans des chansons qui seraient plutôt oniriques, il va y avoir tout à coup une voix qui résonne et qui va remettre la chanson dans la réalité quotidienne.

Alors à quoi ressemble ce spectacle ‘Entre nos mains’?
A : On commence par une chanson… Non par une voix-off, des Polonaises ! Parce qu’on a aussi voulu faire une sorte de voyage, de translation, de dépaysement, c’est du polonais, traduit. Mais la langue étrangère provoque une sorte de vibration qui fait qu’on sort de la France ici maintenant pour aller là-bas, comme si on était dans un SAS. Ensuite, on a une alternance de chansons, piano-voix.
D : Et nous, on donne aussi des portraits. Ces femmes dont Ana s’est beaucoup inspirée, celles qui ont vécu au siècle dernier ou d’avant et que Cécile n’a pas interviewé, on les incarne en récitant des portraits. Par exemple, moi je suis Madeleine Pelletier, je raconte donc toute son histoire, « je suis née en 1894, j’ai été la première femme psychiatre… »
A : Il y a aussi un moment un peu théâtral, si on peut dire : une rencontre imaginaire entre Simone de Beauvoir et Virginia Woolf, deux femmes qui n’ont pas vécu à la même époque.
D : Mais par contre, leur dialogue n’est pas du tout imaginaire, ce sont vraiment leurs pensées qui ont été extraites de leurs oeuvres (passages de La Force de l’âge de Simone de Beauvoir et Une chambre à soi de Virginia Woolf entre autres) et qui s’affrontent. On met simplement en dialogue certaines de leurs pensées exprimées dans ces livres-là et du coup, c’est assez chouette de voir qu’à deux époques différentes, même si elles n’étaient pas si éloignées l’une de l’autre, elles avaient vraiment deux points de vue et deux personnalités assez différents. Woolf était à la fois plus désespérée que De Beauvoir et en même temps, elle donnait vachement de niaque. Dans Une chambre à soi, elle dit quand même aux femmes: « allez-y, ne restez pas dans une position de victimes! Prenez la plume !  » Finalement, elle est assez combative…
A : Alors que de Beauvoir est plus juge, elle a un regard extérieur, une morale, une distance. Tout part du principe que les femmes n’ont pas « cette folie dans le talent qu’on appelle le génie ».
D : Oui mais de Beauvoir n’est pas d’accord avec ça, c’est juste qu’elle le pointe du doigt !
A : Mais c’est à partir de cette réflexion que le dialogue naît…
D : Et Virginia lui répond alors : « Mais si !! » (rires)

 

ENMMalika GrondinDelphine Coutant et Ana Igluka incarnant le dialogue de Beauvoir-Woolf © Malika Grondin

 

Comment intervient la musique dans cette création ‘Entre nos mains’?
A : Ce sont des chansons, mais aussi parfois une musique sur des documents… Quand il y a eu besoin, on a amené un peu de musique sur des lectures.
D : J’ai composé la plupart des morceaux à partir des textes d’Ana, même si toi tu as aussi composé de temps en temps… En fait, on est toutes les deux auteures-compositrices !
A : Et parfois, quand on écrit un texte, il y a une mélodie qui vient avec donc ça se pose comme ça. On est allé assez vite parce que ça marchait bien. On a fait une à deux chansons par jour, ce qui est quand même très prolifique !

Et dans ce processus de création des chansons, quelles ont été vos inspirations?
D : Je me suis beaucoup basée sur ce qu’Ana apportait, mais j’étais autant inspiré par les portraits. Ana me disait « voilà, j’ai écrit ce portrait parce que cette femme, tu te rends compte, elle a fait ça et ça et ça… »  Elle partait souvent de femmes ayant réellement existé, c’était très inspirant pour moi quand elle racontait leurs parcours. Il y avait un véritable intérêt pour nous, je m’inscris dans l’héritage de ces femmes, ce sont elles qui ont construit ce dans quoi je vis aujourd’hui. Cela fait sens de se retrouver dans une histoire, un peu de racines. C’est inspirant, c’est motivant même! J’ai vraiment envie de donner quelque chose parce que je vois que je viens de là. Je me demande ce que je vais pouvoir mettre comme petite pierre et comment continuer à tisser ce qui fait partie de la transmission ?… C’est devenu une évidence de donner nos portraits, dire qui nous sommes, quels sont nos parcours de vie…
A : On s’est également inspiré de la laitière car on a un témoignage audio d’une laitière où l’on entend la trayeuse, ceci crée un rythme très intéressant. Parfois, les témoignages sonores créaient une certaine musique. Mais j’ai aussi passé 8 mois à rencontrer des femmes, à engranger des idées, des connaissances, des mémoires, des récits… Par exemple, j’ai rencontré Evelyne Rochedereux (ndlr. auteure féministe) qui habite au Croisic et ensemble, nous avons parlé de Claude Cahun (ndlr. photographe et écrivaine nantaise, résistante et proche des surréalistes), je suis une éternelle fan de cette femme. On en est venue à Jeanne Euzenat (née fin XIXe), qui s’habillait en homme et qui habitait aussi au Croisic, une vie extraordinaire ! J’ai donc voulu la mettre dans un portrait. On m’a aussi parlé de Madeleine Pelletier, que je ne connaissais pas ! Des bonnes femmes incroyables… J’avais envie de partager tout cela avec Delphine. Le fait de pouvoir écrire des chansons dessus, c’était quand même une chance. Je pense qu’on peut même faire le voyage dans l’autre sens, partir de la chanson et raconter les histoires des femmes qui nous ont inspiré ces chansons-là, pour que la mémoire se transmette.

Comment avez-vous travaillé pour élaborer le spectacle?
A : On a d’abord travaillé Delphine et moi. On avait déjà les sons de Cécile qu’elle avait enregistré pour d’autres recherches. Elle nous a donc proposé 4 sons. Nous sommes parties des textes que j’avais écrits pour les travailler. Ewan a proposé un habillage sonore qui est devenu un arrangement, une production, un son… Il est en régie mais c’est comme s’il était sur scène avec nous deux, musicien à part entière. Sur scène, c’est la face émergée, et dans n’importe quel spectacle il y a une face immergée, entre les techniciens, le régisseur, le diffuseur… Et là, la face immergée est plus importante en nombre et en poids ! Travailler là-dessus, jouer avec les gens qui sont en régie, je trouve ça intéressant. Et puis comme ça, on ne voit que moi ! (rires)
D : Et puis c’est très beau ce que fait Erwan, il a une super sensibilité.
A : Et comme il n’a pas l’air sympa, vaut mieux qu’il soit en régie ! (rires)

 

« lavandières » par delphine Coutant et Ana Igluka from fouko erwan on Vimeo.

 

Vous avez également souhaité adresser ce spectacle à un public scolaire. Quelle forme ça va prendre?  Comment on adapte une création face à un tel public ?
A : C’est une forme éclectique, avec des chansons, un peu de théâtre, des documents sonores. Un enfant de moins de 15 ans serait complètement perdu dans cette forme, parce qu’il leur faut des repères et là on raterait leur sujet. On a déjà eu une action culturelle à Mauves-sur-Loire avec des jeunes de 12-13 ans, qui nous a conforté dans ce sens. La forme est trop étrange pour les plus jeunes. Delphine a fait un vrai travail d’arrangement de voix agréable à écouter… Souvent des gens viennent nous voir à la fin pour nous raconter les histoires de leurs mères, grands-mères. Ce qui est intéressant, c’est que des hommes ont envie de parler des femmes!
D : Et d’eux aussi parfois ! Dernièrement, un homme est venu nous parler de son rapport à la maternité, quand sa femme a accouché et de ce que ça avait provoqué en lui, c’était super beau aussi, cette parole-là !
A : Ce spectacle est vraiment un catalyseur de prise de parole sur le sujet, et de prise de conscience aussi: « ah bah oui, une femme ne peut pas travailler comme un homme parce que si elle fait des enfants, ça lui bloque parfois 2 ans de sa vie… Et quelque fois c’est rédhibitoire pour une carrière« . L’idée c’est d’aller dans les classes, dès la 3e, tout simplement raconter l’histoire de ces femmes, de leurs métiers. Beaucoup de jeunes filles rêvent de métiers d’hommes et sont dans des questionnements. C’est intéressant de partir des récits, raconter les histoires, et arriver sur des questionnements, assumer, faire face, parce que tu auras forcément des réflexions par rapport à ton statut de femme.
D : Comme elle le dit dans un témoignage, « quand tu es parmi les corbeaux, crie comme eux ! » (rires). L’idée est de rencontrer les jeunes, parler de ces femmes comme accroche et d’expliquer pourquoi ça nous a ému, puis libérer une parole de leurs côtés !
A: Nous passons aussi des idées sur l’histoire de la libération de la femme en France, parce que pendant la 2nde guerre mondiale, les femmes ont pris des postes d’hommes et quand ils sont rentrés, bah elles étaient là ! C’est pas du tout pareil qu’au Canada où les masculinistes ont l’impression qu’ils se sont réveillés un beau matin avec une femme premier ministre et ils avaient pas du tout vu venir le vent du boulet ! (rires). Ce n’est pas pareil d’un pays à l’autre, il faut comprendre aussi la fragilité de ces droits qui peuvent être remis en question. Peut-être que dans 10 ans, on n’aura plus le droit de sortir dans la rue…
D : Ou alors ça nous sera plus compliqué pour plein de raisons!

La création donc, la musique en particulier serait-elle le moyen le plus adapté pour sensibiliser la jeune génération à un sujet comme celui-là ?
D :  Je m’interroge sur ce qui me touche, ce qui a du sens pour moi, pour que je fasse aussi mon chemin d’artiste et que j’avance. C’est d’abord quelque chose d’assez personnel. Si cela génère quelque chose un peu engagé ou que ça peut faire avancer des choses, tant mieux !
A : Mon métier est bien d’écrire et faire des spectacles, je ne peux pas concevoir un spectacle s’il n’a pas une vocation politique derrière, ça c’est sûr! Une vocation d’utilité sociale, d’intérêt général…
D : Je pars du principe que le fait de s’exprimer, d’avoir le courage d’aller au bout d’une parole la plus sincère, c’est déjà quelque part un acte politique quelque part. Un de mes grands bonheurs, c’est ce qu’on s’est donné en tant qu’artistes, c’est simplement une sorte d’autorisation. Ok, je vais le faire, je vais m’exprimer, je prends ce droit, je m’y autorise.
A : C’est le désir, pas l’envie parce qu’avec l’envie, on peut devenir envieux. Mais vraiment le désir comme la libido, le désir d’écrire,  de vivre aussi, si je n’avais pas écrit, je serais plus là… Il y a tellement de personnes qui ont des moments de vie fragiles… S’ils viennent voir le spectacle et le lendemain matin, l’envie d’écrire une chanson, d’aller chanter dans une chorale, se mettre en mouvement, écouter une chanson aussi, pour moi c’est gagné ! Je pense que la culture a une vraie capacité de lien social. Que on l’on créé par nécessité personnelle et tant mieux si ça résonne, c’est pareil au final ! Il faut vraiment que tout le monde s’unisse pour que l’on créée un imaginaire commun et que l’on aille à la rencontre des autres.
D : Même si c’est quelque chose d’égoïste au départ, plus on le fait, plus ça le rend légitime pour les autres ! C’est comme les auteures maghrébines : à partir du moment où elles savent qu’il y en a une qui fait ça, cela génère une autorisation pour plein d’autres femmes !
A : Et puis qu’est-ce que c’est qu’un spectacle ? Un spectacle donné comme ça sur l’espace public à des gens qui sont là par hasard ? Il touche des gens très différents qui s’arrêtent et qui vibrent ensemble sur un objet, l’imaginaire commun dont parle Edouard Glissant. Même si les gens ne se parlent pas, ils sont en relation entre eux et malgré leurs différences qui pourraient les amener à une violence, ils se taisent et ils se concentrent sur le même sujet. Il n’est pas question de bien ou pas bien, il y a des émotions et il y a un imaginaire commun. Je crois plus globalement, que le spectacle peut bouger à l’avenir, en fonction de l’actualité, s’il y a des choses qui nous choquent ou qui avancent… Et puis, ce ne sera pas forcément nous! Si ça se trouve, un jour, il y aura 2 autres personnes qui vont reprendre le spectacle… Quand on sera vieilles, quand on ne sera plus pulpeuses comme aujourd’hui ! Ce serait chouette…
D : Oh non… Ou s’ils gardent nos portraits alors!

Spectacle ce dimanche 8 novembre, 16h, La Grange à Nadine à Vertou
Réservation et plan d’accès : lagrangeanadine@gmail.com ou 06.79.06.67.49

Entre nos mains : récits de vie from fouko erwan on Vimeo.

SIte le Thermogène

Gribouille aussi un peu pour Bigre. Rigole souvent au micro de Boum Bomo sur Radio Prun'. Possède un enthousiasme musical qui va de la pop au hip hop, des légendaires ABBA aux moins connus beatmakers, en passant par la variété française des années 60/70/80. Cultive rencontres, découvertes et danses singulières.

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