ARTISTE ET CITOYENNE

Annaïg Lucas siège depuis avril 2014 au CESE, Conseil Économique, Social et Environnemental, haute assemblée consultative de la République, qui réunit des experts et des sages sur les questions de société. Cette instance nationale trouve sa déclinaison en région dans les CESER (Conseil Économique Social et Environnemental Régional).

Elle est invitée par Trempolino et le Musée des Beaux Arts (en marge de l’exposition  « Présenter l’irreprésentable » proposée par le Musée des Beaux-Arts de Nantes autour des artistes Lebel, Fleischer & Schirman à la HAB Galerie) autour de trois temps forts : une exposition qu’elle partage avec Perdita Corleone du 13 janvier au 14 février, une conférence à laquelle elle est associée le vendredi 16 janvier dès 18h, et une perfomance intitulée « Noir et blanc » partagée avec France Gueule (chorale), Erwan Foucault (guitares, machines) et Charlie Mars (vidéo) ce même vendredi 16 janvier de 19h30 à 21h  toujours à Trempolino.

Rencontre avec Annaïg Lucas, alias Ana Igluka autour de la place d’une artiste dans cette instance de démocratie participative mais plus largement sur l’engagement et la responsabilité citoyenne.

 Crédit-photos : ValK

Un nom d’artiste et un nom civil

Ana Igluka vient du rock,. En 1993, premiers concerts avec T.E.D. puis avec Resistenz en 2004. Elle découvre l’envie d’être sur scène, de participer à une aventure commune au sein d’un groupe. « J’écrivais les textes pour exprimer les douleurs, j’ai toujours aimé écrire, dessiner. Enfant, je m’isolais durant des heures pour raconter des histoires. La scène apporte le regard d’autrui et j’aime la représentation, c’est sans doute dans mes gènes (rires). L’humour et l’autodérision sont très importants dans mon rapport à la scène ». Il faut dire que le parcours est atypique et les langages artistiques multiples : poésie, chanson, dessin… pour cette artiste inclassable, « ce qui est un problème pour être identifié par les diffuseurs ». Les étiquettes sont très françaises. Aussi, elle se définit comme une performeuse qui utilise différentes expressions. Elle regarde de près la danse, car le corps est un moyen d’expression par lequel on peut aussi jouer avec auto-dérision.

Le besoin de s’exprimer

Ana Igluka ne revendique pas de compétence particulière, mais revendique le besoin de s’exprimer. « On me dit punk dans ma façon de travailler et de m’exprimer artistiquement, il est vrai qu’une certaine attitude « rock » me correspond, car j’ai besoin d’exprimer MA colère. En même temps, quand je suis avec Delphine Coutant, avec la douceur qui la caractérise, le projet met en valeur une facette de ma personnalité et valorise la poésie de mon écriture. La performance s’ouvre à toutes les disciplines artistiques : du théâtre d’objet à la chansonCette liberté dans les formes de création permet par exemple, que notre docu-concert « Entre nos mains » (avec Le Sonographe et Delphine Coutant) soit autant programmé en première partie de Claire Diterzi à « La Loge » de Beaupréau, que choisi par la Bouche d’Air pour assurer une création partagée pendant 9 mois dans le quartier de Port Boyer. »

Le texte est certainement le fil de son travail. Ses propos portent une vision de société, avec une prise de parole qui joue avec les sons, les rythmes en quête d’une musicalité. Elle est accompagnée d’ Erwan Foucault (le démiurge), le musicien complice. À un journaliste qui lui objectait de ne pas comprendre son écriture (« Ces arbres de plastique, ont oublié leur nord. En toutes directions, ils disent des poèmes morts. Et les perdent dans le vent…»), elle répond qu’elle souhaite que chacun puisse s’emparer de ses textes, de se les approprier, d’en fixer sa propre représentation et précise qu’elle « rêve d’un monde où chaque individu pourrait penser par lui-même, construire ses opinions propres et décider de sa vie sans se soumettre à un autre… Ce serait pas de l’Anarchie ça ? »

 

Une poétesse au regard libre et à l’indépendance revendiquée au CESE

« Quelqu’un a dit : si tu es anarchiste à 15 ans, c’est normal. Mais quand tu l’es à 40, c’est que tu as un pète au casque ».. Je me suis dis arrête de grogner dans ton coin sur ta position d’artiste en mal de reconnaissance. Entre Ana et Annaïg, comment je me positionne ? C’est une rencontre avec un élu, à qui je voulais parler de la très grande précarité des artistes locaux et de la nécessité de mettre en œuvre des rééquilibrages et des formes de redistribution, qui m’a fait prendre conscience de ma responsabilité dans la réflexion collective. Pour moi c’est un élément indispensable à toute démarche de participation et de co-construction, car le statut social des personnes n’est pas neutre. J’avais également lu un article de Jean-Paul Delevoye (président du CESE) qui disait que la société pouvait se transformer par la culture. Tout UMP qu’est le bonhomme je lui ai donc écrit : « c’est formidable, je pense ça aussi… Je réfléchis à des dispositifs et depuis 20 ans, recense les initiatives qui vont dans ce sens et j’aimerais partager tout cela ! ». Alors, c’est arrivé aux oreilles de Johanna Roland, qui a proposé de soutenir ma démarche, j’ai fait acte de candidature sans trop y croire et ai été nommée par le Premier Ministre. Le CESE est la seule assemblée nationale qui regroupe des représentants d’organisations (syndicats, fédérations…) et des personnes ressources. On y retrouve Laurence Parisot, Allain Bougrain Dubourg, Annick Du Roscoät ou encore Laura Flessel. Je siège à la Commission éducation, culture et communication, pour un mandat de 18 mois en tant que personnalité associée (il y a aussi les conseillers qui eux ont le droit de vote et qui représentent des organisations). C’est la troisième assemblée de la République (après l’Assemblée Nationale, le Sénat), une instance de réflexion et de concertation qui travaille par saisine ou auto-saisine. Elle produit des rapports et des préconisations. Les textes publiés sont des compromis entre des sensibilités, des responsabilités différentes. C’est important que le CESE existe car cela reste le seul espace pour entendre la voix de la société civile ! ». J’apprends à travailler avec d’autres, de cultures et de positions différentes, il est important d’apprendre à dialoguer, pas de compromis mais du dialogue ».

Annaïg Lucas n’a pas de délégation et siège en tant que personne. Pour autant, elle estime qu’elle est à sa place. « Le dernier texte portait sur les données personnelles et leur utilisation numérique, ma position singulière apporte un autre regard et la diversité des points de vue est fondamentale. Lors de nos débats et réflexions collectives, je comprends comment les volontés de changements, l’amélioration de nos quotidiens peuvent se heurter à la lourdeur institutionnelle. Celle de l’éducation nationale par exemple est terrible !. » 

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Le statut de l’artiste

« La question du statut de l’artiste, m’intéresse et justement c’est un sujet sur lequel j’ai proposé une contribution, d’autant que le rapport sur la culture n’a pas souhaité intégrer cette question. Il me semble essentiel de se questionner sur le(s) rôle(s) de l’artiste et des expressions artistiques. Cela nécessite de partir des évaluations et des statistiques sur l’emploi artistique, sur le régime de l’intermittence, qui est d’ailleurs l’un des plus flexibles. En tant que personnalité associée au sein du CESE, je me dois de rester dans une posture de questionnement, mais cette contribution pourrait être la première pierre d’une réflexion plus aboutie si le temps, l’énergie et les compétences me le permettent…»

Faire coexister l’art inutile et l’art marchandisé

Aussi, elle souhaite pourvoir porter une réflexion plus globale, plus éthique : « Il n’y a pas que l’économie de marché. » Cf Article 8 Déclaration Universelle UNESCO «Les biens et services culturels, parce que porteurs d’identité, de valeurs et de sens ne doivent pas être considérés comme des marchandises et des biens de consommation comme les autres ». « Une situation intermédiaire doit pouvoir exister ! Comment redistribuer ? Où reposent les équilibres ? Dans le domaine du spectacle vivant, on voit bien les disparités. Comment faire coexister deux systèmes : l’art inutile, pourtant essentiel et l’art « marchandisé » en recherche de rentabilité ? Quels sont les équilibres à trouver entre une culture qui nourrit l’évolution de la civilisation et une culture qui propose du divertissement qui doit pouvoir aussi exister ? Dans la situation de rentabilité, la question de l’investissement public se pose. Où et quand doit intervenir le financement public ? Comment évaluer la production artistique ? À la qualité des rapports entre artistes et personnes (évaluer une capacité à faire société ensemble?) ? Ou bien dans la quantité de tickets vendus (tellement plus simple) ? Les deux systèmes peuvent ils emprunter des réseaux distincts, des financements distincts et des critères d’évaluations distincts ?

 

Difficulté à se fédérer

Le problème majeur concernant mon secteur d’activité, c’est que les artistes ont une vraie difficulté à se fédérer, se rassembler… Les artistes sont des individus. Seules les grosses productions permettent de construire du collectif et des formes de représentation. Comment construire des solidarités entre les artistes, des parrainages ? L’expérience des collectifs est intéressante, les initiatives coopératives type AMACCA permettent d’imaginer différemment. Mais il y a encore du chemin pour que les artistes, souvent des personnalités déçues et blessées, s’y sentent réellement en confiance et puissent d’y lier, s’y renforcer pour construire ensemble». D’autant que certaines formes d’expressions artistiques peuvent être difficilement rentables économiquement. La diversification des compétences et des métiers est nécessaire aujourd’hui pour un artiste car il est très difficile de vivre d’un seul projet. La production, les lieux de résidence (sans parler de la diffusion) sont également un énorme problème pour les artistes sans maison de production.

 

Quelle responsabilité durable?

« Mon travail devrait, je l’espère, produire une étude qui sera publiée par le CESE. Reste que cette expérience me pousse à porter l’expression d’une représentation collective. Elle me conduit à me questionner sur mes engagements collectifs futurs. Est-ce un engagement au sein d’un syndicat ? D’un parti ? Le CESE est un engagement politique et citoyen, il ne représente donc qu’un début. Certainement… Pour moi, créer un espace d’engagement passe également par des lieux, par des espaces de croisement entre des personnes, sous la forme d’échanges de savoirs, quels que soit les parcours : création, formation, diffusion, co-construction spectacle, de programmation…». Suite à mes récentes expériences de Création Partagée avec la Ville de Nantes, je me rends compte à quel point la notion de charte des bonnes pratiques est indispensable. Garantie sans moraline, cette charte pourrait guider les artistes qui souhaitent ainsi s’inscrire dans des engagements durables auprès de leurs concitoyens. C’est un chantier de réflexion qui me motive drôlement !

 

 

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