BELLAVIEZA, L’OBJECTIF : DANS LE NOIR

Le collectif de photographes nantais Bellavieza s’immisce plusieurs mois derrière le rideau du Théâtre Universitaire non pas pour y prendre des images de spectacle de danse, de théâtre ou de musique de derrière, ou même le public de face… mais pour y scruter l’envers du décor… des objets et des gens toujours, mais pas en position de jeu. Rencontre avec Jérôme et Gaëtan…

Tous visuels : Jérôme Blin, Gaëtan Chevrier, collectif Bellavieza

 

Vous investissez un lieu de spectacle pour ce nouveau travail, qu’est-ce-qui a motivé ce choix de lieu ?
Jérôme : l’idée était de trouver une nouvelle entrée à notre travail, observer un endroit fermé, voir ce qui s’y passe de l’intérieur, ce que les gens ne voient pas, et expérimenter de nouvelles manières de faire en photo, faire de la vidéo et du son, champs que l’on n’avait jusqu’à présent jamais explorés. On a imaginé ce travail de manière totalement libre, sans financement, sans compte à rendre, les clés du lieu dans la main, et on y va. Ca aurait pu être à Trempo, dans une usine, n’importe où.
Gaëtan : dans une discussion, on a partagé cette idée avec Nolwenn du T.U., elle qui connaît et aime la photo, pouvait accepter cette liberté d’entrer. A cette époque le contexte du T.U. était particulier, le directeur était parti, la structure était dans le flou. Elle nous a clairement laissé entrer en nous précisant que l’avenir du T.U. était incertain. On lui a rapidement montré des images, elle a souhaité les montrer à l’ensemble de l’équipe, les retours étaient positifs, elle nous a clairement proposé une résidence sur le lieu, a trouvé un peu de financement, c’est devenu un projet de résidence qui a permit à Nolwenn et Laurence (les actuelles codirectrices) de renouer des liens avec l’Université, et la Ville de Nantes puisque nous avons pu bénéficier d’un fort soutien de l’Ecole d’Archi pour la scéno de l’expo et de l’espace municipal d’expo l’Atelier.

 

Vous avez œuvré pour une « thérapie » au T.U. ?
G : On a très vite pris de la distance avec tout cela, ce n’était pas la volonté de départ et çà ne l’est pas devenu non plus.
J : Je crois aussi que notre projet a trouvé écho chez Nolwenn qui semble vouloir intégrer l’art plastique au théâtre, ouvrir aux arts, les croiser davantage. Notre démarche correspond à ce qu’elle défend. A la base, on partait sur un projet de blog, mettre les images en ligne. Et puis, finalement, le T.U. a financé l’expo et nous le livre via un crowdfunding. Le livre est important pour nous, il nous permet d’aller au bout de quelque chose.

 

 

Vous y êtes restés une saison ?
G : On a récolté de la matière entre octobre 2015 et juillet 2016 et on a refait des images en octobre et novembre 2016.

 

« On était déconnectés de la saison, on ne savait même pas ce qui se jouait le soir, on a perdu de vue la saison, on venait sur des moments de travail, de préparation plutôt que de spectacles »

 

Comment avez-vous vécu la saison d’un endroit en termes d’activité par rapport à cette temporalité de saison ?
J : Ce qui est drôle, c’est qu’on était déconnectés de la saison, on ne savait même pas ce qui se jouait le soir, on a perdu de vue la saison, on venait sur des moments de travail, de préparation plutôt que de spectacles. La temporalité qu’on pouvait avoir, les seuls repères, c’était le montage et le démontage. On ne souhaitait pas travailler sur le spectacle fini, et pas même sur les répétitions qui auraient trop abouties. On évitait le plateau. On s’est retrouvé sur des moments de travail avec des techniciens, des compagnies qui venaient faire des filages ou en résidence et là, on a fait des portraits. D’où cette absence de saison dans nos esprits.

 

Vous y avez donc travaillé plutôt en journée et la nuit ?
G : oui exactement, avec ce souvenir de la nuit du 13 novembre qu’on a vécu au T.U. Ambiance très étrange… On a vécu quelque chose de très fort, de très collectif.

 

 

« On est tous les deux un peu fans du « non extraordinaire », on aime montrer la simplicité, le travail qui ne se voit pas forcément »

 

Qu’est ce qui ressort de tout cela en termes de travail, de codes de travail de ces personnes photographiées, une urgence peut-être aussi des montages et démontages ?
J : je n’ai jamais trouvé cela speed. J’y ai même trouvé une certaine limpidité dans le travail, des choses très organisées, très paramétrées, calculées dans le temps, notamment pour les travaux techniques. Finalement, le lieu est très petit, et il nous a conditionné. On a finalement rien vu d’extraordinaire ; notre focale était bien tout le contraire, le quotidien, les gens hors spectacle, tout ce qui fait que le spectacle peut avoir lieu. C’était bien notre volonté.
G : Je crois qu’on est tous les deux un peu fans du « non extraordinaire », on aime montrer la simplicité, le travail qui ne se voit pas forcément, et on a travaillé à une forme de mise en scène en ramenant de la lumière, en choisissant des cadres, tout est assez calculé sauf le sujet.

 

 

Sur les portraits, avez-vous perçu des attitudes ou des codes en fonction des différents arts pratiqués, j’entends les comédiens, les danseurs, les musiciens ?
J : Il n’y a pas de différence flagrante entre les artistes, même si le musicien a une attitude un peu différente, plus rock. C’est plutôt entre artistes et techniciens que les différences sont palpables. Les techniciens ne sont pas forcément très à l’aise. Je crois qu’ils n’ont pas posé comme ils auraient voulu, c’était le jeu et ils étaient ok avec cette donnée. Nous les avons dirigé, fait poser, fait faire tel ou tel mouvement.

 

Y-a-t-il des gens qui vous ont fait des retours du style « je me voyais pas comme çà » ?
G : oui et c’est très touchant. Bertrand, un technicien, nous a fait part d’une certaine fierté d’être sur les photos, et heureux de voir ses collègues de travail autrement.
J : mais globalement, on n’a pas eu de retour très développé sur ce sujet. Une partie de l’équipe administrative ne s’y retrouve pas trop, mais en fait, les gens sont un peu mis en scène et c’est tout naturel de ne pas trop se reconnaître.

 

« Le lieu a amené un tonalité à l’ensemble, le noir amène aussi une ambiance un peu cinématographique »

 

Vous avez tenté de nouvelles choses techniquement parlant ?
G : On a beaucoup expérimenté le flash, on a flashé les gens en plein travail, on ne leur a pas demandé de poser, tout s’est fait sur le vif. Parfois l’un de nous deux allait avec un flash déporté éclairer des endroits pendant que l’autre faisait la photo, parfois on travaillait avec un pied. On était dedans, avec les gens pendant leur travail. Au départ, on craignait qu’ils soient un peu réticents, on craignait de les gêner. Et finalement, non, tout s’est toujours très bien passé. On s’est glissé dans leur espace, on a respecté leur travail, on s’est faits petits.
J : Le lieu a amené un tonalité à l’ensemble, le noir amène aussi une ambiance un peu cinématographique.

 

 

« Jérôme est très attiré par l’humain, moi c’est plutôt l’espace, le construit ou le paysage, et finalement, dans ce projet, on retrouve les deux approches très complémentaires avec une convergence naturelle. »

 

Cette connaissance du lieu que vous avez acquise peut-elle influer sur les futures prises de vue de spectacles que vous ferez à l’avenir au T.U. ?
J : non, car on va se retrouver en face, devant la scène, une position figée et codée, tu photographies une mise en scène, la lumière est là, les comédiens jouent, c’est une commande, tu reviens à quelque chose de « classique ».

 

Si on vous propose demain de reprendre ce procédé ailleurs, vous aimeriez le refaire à quel endroit ?
G : On en a déjà parlé. Il y a deux choses dans ta question. La première c’est le travail que l’on a fait en binôme qui s’est carrément bien passé et qu’on aimerait réitérer. On se connaît bien, on a chacun pourtant une approche très différente de la photo. Jérôme est très attiré par l’humain, moi c’est plutôt l’espace, le construit ou le paysage, et finalement, dans ce projet, on retrouve les deux approches très complémentaires avec une convergence naturelle.
J : Ca reste une approche particulière et pas simple pour tout le monde de faire çà.
G : Quant au fait de le refaire, oui, mais plutôt dans un autre univers, une industrie, un labo scientifique, un truc de recherche.
J : Pour ma part, je serai assez tenté par l’idée d’aller dans une autre ville ou une autre région, et si c’est toujours dans le spectacle, j’aimerais investir un lieu plus grand avec d’autres corps de métier, approcher une autre dimension, essayer une autre manière de faire, explorer davantage, notamment les répétitions.

Cequisejoue / nature morte_TheatreUniversitaireNantes_©bellavieza from bellavieza on Vimeo.

 

 

EXPOSITION
Ce Qui Se Joue

Du 28 mars au 23 avril 2017 à L’Atelier, Nantes
Une immersion photographique de Jérôme Blin et Gaëtan Chevrier au cœur du Théâtre Universitaire de Nantes. Deux temps forts : l’édition du livre « Ce qui se joue… » et l’exposition éponyme.
Ouvert du mardi au samedi (de 13 h à 19 h) et le dimanche (de 10 h à 15 h).

OUVRAGE CE QUI SE JOUE
Photographies : Gaëtan Chevrier et Jérôme Blin

Format : 200 x 250 mm
Nombre de pages : 96 + 4 de couv
Couverture cartonnée
Reliure en plein
En vente par correspondance et dans les librairies nantaises suivantes : Librairies Les Bien-Aimés, La Vie devant Soi, Les Nuits Blanches, Librairie Coiffard…

LE BLOG
http://cequisejoue.tumblr.com/

 

Site BELLAVIEZA

 

Rédactrice en chef de ce site internet, chargée d’info-ressources à Trempo. Passionnée évidemment par la musique, toutes les musiques, mais aussi par la mer et la voile, les chevaux, la cuisine et plein d’autres choses.

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