Un jour il y aura la mer à Nantes, nous entendrons les vagues rouler derrière les immeubles.
Je descends la Loire. Doucement, mollement, au rythme de l’eau.
Depuis les terres de mon ducal homonyme angevin, Louis Ier de Naples, fameux éditeur de bande dessinée murale apocalyptique, jusqu’au port de l’estuaire arpenté par Tintin, le paysage s’imprime lentement sur mes rétines. Bateau sur l’eau, la rivière la rivière, bateau sur l’eau la rivière au bord de l’eau. Je n’ai jamais vraiment bien compris cette phrase. La rivière au bord de l’eau, ça semble absurde, une sorte de lapalissade bizarre ou d’oxymoron étrange je ne sais pas bien.
Le temps est terriblement incertain et ballotte par moment le frêle esquif d’un bord à l’autre.
Le spectre vomito me guette. Comme nous passons au large de Saint Florent le Vieil je repense à ce petit chanteur indien gourmand qui n’avait pas supporté les frites, trop grasses pour son estomac délicat – la turista ça marche dans les deux sens, il y a une justice.
Me reviennent quelques parfums des Orientales, fragrances musicales et arômes d’humanité qui marquent une vie, pas moins. Un festival qui supposait qu’on s’y installe pour en saisir toute la délicatesse.
Plus tôt, dans une vie d’avant, Jeff Buckley y avait croisé le verbe avec Alim Qasimov – et le souvenir est peut-être plus intéressant que toute trace enregistrée.
Des grenouilles au couchant s’accordaient en rythme sur un gamelan de Java, tout semblait aller de soi.
Et puis, Shahram Nazeri dans l’Abbatiale…
Le romancier goncourisé à rouflaquettes écrit de très belles phrases sur ce grand chanteur kurde: « L’existence est un reflet douloureux, un rêve d’opiomane, un poème de Roumi chanté par Shahram Nazeri […] Quelle simplicité magique, mystique, cette architecture de percussion qui soutient la pulsation lente du chant, le rythme lointain de l’extase à atteindre, un zikr hypnotique qui vous colle à l’oreille et vous accompagne des heures durant. » Des rencontres comme celles-ci on en souhaiterait plus souvent, on prend vite goût aux chocs esthétiques.
En parlant de choc voici que nous traversons un grain, un vrai, un dur, un costaud, du genre « il fait tout gris (we fade to grey) », totale éclipse du soleil, nuage de cendres d’un volcan islandais imprononçable et toutes ces sortes de sombre. Grêle puissante d’un coup d’un seul, éclatement en bloc sur les vitres de la cabine, ça roule, ça claque, ça paque, ça coque, ça piquipaque, ça plaquapoque, ça percute, ça bute, ça cogne, ça tape, ça dégouline (110 dB).
Artillerie lourde, frappes aériennes régulières sur la position stratégique de notre embarcation, même pas le temps de hisser le drapeau blanc, on a rien fait m’sieur, mauvais endroit au mauvais moment, c’est pas de chance tout de même, nous baissons la tête et la puissance du moteur, l’horizon n’existe plus, rideau, fin du premier acte, applaudissements nourris de grêlons enthousiastes – et je pense alors tout à la fois aux doigts agiles du joueur de zarb et aux percussions de Strasbourg.
Et, aussi soudainement que son contraire est arrivé, voici la délivrance du soleil, here comes the sun, séchage immédiat et sans douleur, les rayons dardent puissamment, effacent toute trace d’agression. Les éléments sont bizarres.
Vite un peu d’urbanité pour calmer tout ça, bientôt DisneyNantes.
Oh! du minéral, Ah! Du concept architectural. C’est beau comme une maquette en 3D, on prendrait volontiers la pause façon Kraftwerk revisite Abbey Road – we are the robots in a yellow submarine – je suis beau sur la photo en roi des Indes Galantes sur mon bus à défenses ?
Attraction folle de la métropole culturelle pour les blasés de la capitale.
Passons.
J’aime tout de même beaucoup l’impression étonnante que procure cet arbre blanc immaculé, sur la butte de Jules Verne au sortir de la ville; fascination pour son éclat en toute circonstance et qui se détache sous tous les angles, arbre moderne, végétal in sculpté par un couple de dessinateurs qui épurent la ligne.
La marée doit être basse car nous filons bon train sans contrecourant, bientôt s’alignent les industries de l’énergie qu’alimentent ou allègent des cargos lourds immatriculés aux quatre coins du monde économique.
Énorme sirène au moment du retournement de ces baleines de ferrailles (120 dB).
L’usine électrique me remet en mémoire une pièce sonore délicate de Christophe Havard – avec une facilité et une bonhommie dignes de Garcimore, ce magicien du son sait transformer en poésie un enchevêtrement de câbles.
Ils sont tendus ceux du pont aux piliers hergéens et l’ouverture vers la mer annonce la fin de la croisière sans muse.
Sans muse mais toute faite de divagations tranquilles – de Shahram Nazeri à Saint Nazaire, comme l’anagramme d’un tricheur.

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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