Charles-Eric Charrier, itinéraire d’un créateur inspiré

Charles-Eric Charrier

A l’occasion de la sortie de son dernier album «Petite Soeur» sur le label anglais Gizeh Records, de sa tournée en Angleterre et de deux prochains concerts à Nantes, rencontre avec Charles-Eric Charrier, musicien prolifique (et bavard…), probablement plus connu à l’étranger que dans son pays natal. Une injustice qui méritait une longue discussion pour mieux cerner l’homme et l’artiste.
(Nota Bene : précisons que l’interviewer a collaboré à plusieurs reprises avec Charles-Eric Charrier, en tant que musicien («Petite Soeur», «Two Head Bis Bis»,…), « ingénieur du son » («Stay Gold», «Oldman »,…), producteur des albums de Sidi Touré («Koïma» et «Alafia»),…)

Peux-tu te présenter? Qui est Charles-Eric Charrier? Plus précisément, quel est ton parcours musical ?

Qui est Charles-Eric Charrier ? C’est le nom que mes parents m’ont donné ! (Rires). Bon, je vis à Nantes, j’ai commencé à faire de la musique dans les années 80 jusqu’à aujourd’hui, de manières différentes. Tout jeune, comme il n’y avait pas de tourne-disques chez mes grands-parents chez qui je vivais, j’écoutais comme tous les gamins des années 70 ce qui passait à la radio : Supertramp, les Eagles, Queen, Led Zep,… Et puis, j’ai découvert les Sex Pistols et là je me suis intéressé à la musique.  Après, j’ai découvert plein de choses, AC/DC Motorhead, tous ces trucs là, et j’ai commencé à monter mes premiers groupes dans la foulée, ça m’a intéressé tout de suite. J’ai bricolé avec des copains du quartier. J’ai ensuite rencontré des mecs qui voulaient jouer et les groupes ont commencé à être de plus en plus « sérieux », dans le sens où l’on avait envie d’avancer. J’ai toujours été un peu moteur là-dedans, c’est toujours moi qui les faisais chier pour faire des groupes.

Tu étais ado en pleine période punk ?

En fait, j’étais un peu jeune pour le punk, j’avais 13 ans, mais j’avais vu les Sex Pistols à la télé, sans comprendre ce que c’était et j’avais été impressionné par le regard de Johnny Rotten. Aujourd’hui, je pourrais en dire des choses savantes, mais à l’époque ça a eu un impact fort sur moi sans trop savoir ce que ça voulait dire, c’est difficile à décrire, c’est de l’ordre de l’impact et puis du changement de vie. Je suis plus de la génération post-punk, juste après. Musicalement, le punk n’était pas hyper intéressant à part deux ou trois trucs, c’était plus la démarche qui primait. C’est après que musicalement c’est devenu intéressant, le post-punk est la musique du punk qui serait décentré du rock.
Je considère avoir eu de la chance d’être adolescent à la charnière des années 70-80 pour ce qui est de la musique, parce que ça a été une période très très riche musicalement. Quand tu vois une année comme 1979, le nombre de super disques qui sont sortis, c’était pas mal ! Les méthodes d’écoutes étaient différentes, tu commandais un vinyle, tu attendais deux ou trois mois avant de le recevoir chez toi, tu appelais tes potes, tu avais comme un trésor, le disque prenait une importance assez grande. Et ça me sauvait de pas mal de choses, des brisures de cœur, des choses comme ça…

Pour toi, être intéressé par la musique, c’est faire de la musique ?

Pour moi, c’était pratiquement concomitant. J’ai découvert le punk et j’ai eu envie de faire de la musique, ça ne me suffisait pas d’en écouter.

Charles-Eric Charrier

Dreta Lorelie c’était ton premier groupe ?

Non, Dreta c’était déjà mon deuxième ou troisième groupe, on a commencé en 85-86. Avant, il y a eu No Go Dada qui a été un groupe fondateur pour moi. C’était sauvage, on ne connaissait rien à la musique, on inventait tout sur le moment. On utilisait des réveils, des jantes de voiture, ce qu’on trouvait parce qu’acheter des instruments ça coutait cher. Et puis, il faut bien resituer l’époque, il n’y avait pas d’informatique, un 4 pistes ça coutait la peau des fesses. Il y avait de la débrouille et une créativité presque enfantine ou naïve plutôt, il n’y avait pas de démarches intellectuelles.

 Alors comment es-tu arrivé à jouer dans Dreta, parce que ça ne semble pas particulièrement punk ?

Je n’ai jamais joué de punk, ni de rock dans ces années là, ça ne m’intéressait pas. Le rock est une quantité négligeable pour moi. A l’époque, nous, les gamins issus du punk ou du post punk, on ne s’intéressait pas qu’au rock. On pouvait écouter les Clash ou Motorhead bien sûr mais le reste c’était déjà de la musique arabe, africaine, de la soul, du funk ou de l’électronique. C’était la musique qui nous intéressait.  Et puis le punk venait des boites de soul music anglaise. C’est là que les punks étaient tolérés, ou alors dans les lieux où les Jamaïcains passaient du dub. Il y avait donc déjà autour toute une autre culture que le rock qui était beaucoup plus intéressante.

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On peut dire que Dreta c’était du cabaret ?

Dreta c’était du cabaret expérimental, ce qui ne se faisait pas du tout à l’époque, et en fin de parcours c’est devenu du cabaret, de la chanson, donc un peu moins intéressant. Il y avait aussi des morceaux de transes, des morceaux déglingués qui pouvaient se rapprocher de Tom Waits. C’était une évolution logique de mes groupes précédents. Dans Dreta Lorelei, on a commencé à deux, basse-boite à rythme-chant, après c’était basse-boite à rythme-violoncelle, puis basse/boite à rythme/orgue. On jouait avec des réveils, des boites de conserve, une jante de voiture ou une plaque de tôle, ce qui nous tombait sous la main.

Et ensuite, comment tu passe de Dreta à MAN ?

Et bien, Rasim (ndlr : Rasim Biyikli, son comparse de MAN), a joué la dernière année dans Dreta Lorelei, c’est là qu’on s’est rencontré. Quand Dreta s’est arrêté, je me suis retrouvé sur le carreau, plutôt fatigué, je ne me suis pas remis à faire de la musique avant 1 an, 1an et demi, parce qu’à l’époque, je vivais quand même à la rue, c’était une période un peu difficile pour moi. Plus tard, je suis revenu à Nantes, j’ai décroché la musique d’une chorégraphie, je suis allé voir Rasim pour voir si ça le branchait. Après cette chorégraphie, on avait envie d’enregistrer une musique qu’on ressentait. On s’est installé chez Rasim, on avait un SM57 et un SM58 (ndlr: des micros !), un DAT, un clavier, un piano, une basse, un petit synthé, et on jouait, tout simplement. On a enregistré et ça a donné le premier album de MAN. On ne faisait même pas de démarches. C’est un ami Anthony (Taillard) qui a monté un label pour sortir un vinyle de 3 morceaux de ces enregistrements. Plus tard, il se trouve qu’un gars est passé pendant qu’on écoutait le vinyle, qui a dit « c’est super, je connais des gars qui ont un label, peut-être que ça pourrait les intéresser ». Et voilà, c’est sorti sur un label associatif et très vite il s’est passé plein de choses.

Man-Arthur

Il y a une grande évolution entre le premier et le dernier MAN, entre cabaret/chanson française et expé, plus difficilement qualifiable ?

Je ne sais pas, parce que je ne vois pas les choses comme ça, ce n’est pas comme ça que je les qualifie,  je comprends mais je ne fonctionne pas de cette manière-là. Pour moi, c’est lié à ce qu’on a vécu ensemble à certain moment. Le premier MAN est plus expérimental que les autres, mais il y a du jeu, il y a un sourire dedans. Le second est un peu comme ça mais plus ouvragé, au vrai sens de l’artisanat, mais la base des morceaux a été faite comme le premier. A mon avis, le troisième album est très lié à ce que vivait Rasim à l’époque, et je n’étais pas contre que ça se passe comme ça, parce que j’ai eu l’impression que ça faisait du bien à mon ami.

Musicalement, il me semble que « Helping Hand » est la base de ce qui va venir ensuite en solo ?

(Dubitatif). De MAN, je préfère le premier. Rétrospectivement, il a un truc frais et vrai, on ne s’est pas dit « tiens on est un groupe, il faut qu’on gère notre carrière », c’était dénué de but si ce n’est celui de jouer ensemble. Tout ce qui est venu plus tard découle plus de ça en fait. Quand j’ai arrêté Man, ça m’a permis de retourner vers une certaine forme de « fraicheur », parce que je ne savais pas ce que j’allais faire.

Donc tout ce qui est styles musicaux, tu t’en fous ?

Pour être bien clair, j’en ai strictement rien à faire, ça m’indiffère au plus haut point. Je suis arrivé sur facebook, il n’y a pas très longtemps, hè oui, on n’est pas toujours d’avant-garde (rires)… Tu peux mettre ce que tu aimes, les musique que tu écoutes, et au final c’est vraiment très éclectique, entre Supersilent, Betty Davis, John Coltrane et les Sex Pistols, il y a moyen de faire de la route ! C’est éclectique, mais pour moi c’est cohérent, parce que c’est ce que j’aime. Les styles, ce sont des catégories pour les journalistes, pour le commerce, sinon je ne vois pas trop l’intérêt de mettre un mot sur quelque chose, à moins que ce ne soit une blessure.

C’est à dire ?

Une blessure intérieure, quand tu arrives à mettre un mot dessus, ça t’aide. Dire que telle musique c’est plutôt de la musique arabe, ou plutôt ceci ou cela, non, je vois pas l’intérêt. Surtout que ce qui était très drôle à l’époque de MAN, c’est que ce que nous disaient les gens était complètement faux en nous comparant à d’autres musiciens parce qu’il y avait un piano ou des petits pianos-jouets alors qu’eux jouaient tonal et nous modal. C’est comme si tu comparais un zèbre et un camion. Les gens disent ce qu’ils veulent. Sur « Petite Soeur », il y a un morceau qui s’appelle « Toumimi Tatayé » qui est le surnom de ma fille parmi ses cent autres surnoms d’amour. Il y a un gars à Québec, sur une radio, qui ne connait pas l’histoire et qui dit « super morceau et bel hommage à Toumani Diabaté » !! C’est plutôt drôle, il dit ça sérieusement, il a fabriqué le lien.

Tu arrêtes MAN et qu’est-ce qui se passe ?

Je fais 2-3 trucs tout seul, il me semble. Ensuite je rencontre très vite Rémi Belin et Ronan Benoit, Cyril Secq et votre bande avec Lokka, on se retrouve à jouer très rapidement ensemble, ça va très vite, mais c’est toujours solo.

Ce n’est pas un groupe ?

Non, ce n’est pas un groupe au sens propre du terme, ce sont des rencontres. C’est ma spiritualité que j’essaie de partager avec d’autres, en espérant qu’ils trouvent leur liberté, comme tu le sais. Tu as bien vu le déclic. C’est précisément quand tu m’as dit « la rythmique, on s’en fout, ce que tu veux c’est entendre ma voix ». Oui, c’est ça, c’est exactement ça. Quand j’ai arrêté MAN, j’ai pris des noms, Oldman, Charles C. Oldman, ça me permettait d’avoir plusieurs masques pour aborder des trucs plus expérimentaux, plus pop, puis je me suis dit, j’ai déjà un nom, ça suffit, donc j’ai utilisé mon vrai nom, Charles-Eric Charrier. J’avais toujours fait des groupes avec des gens. Là c’est vers moi que j’allais, et pas simplement en tant que musicien mais en tant qu’homme.

Pour toi, ça sert à cela la musique ? C’est un moyen pour aller vers soi ?

Au début, la musique était quelque chose que j’aimais faire et, je m’en rendais compte, qui m’amenait de l’amour des gens, ce qui n’était pas foncièrement bon. Maintenant c’est de la méditation. On est vraiment dans autre chose, je joue, je ne sais pas combien de temps ça dure, de quoi il en retourne. Quand je fais des disques c’est pareil, je compose tout seul puis je viens vous voir, mais je garde ce qui m’est venu en premier, je me mets au service de quelque chose qui me dépasse, j’ai l’impression de faire un avec la musique, ça peut paraitre prétentieux, mais c’est vrai.

Charles-Eric Charrier

Qu’est-ce que tu veux dire par méditation ?

Tu ne penses pas, tu vis. Quand je joue de la musique, je joue, je ne pense pas. C’est pour ça que quand on me dit que ma musique est intellectuelle, ça me fait marrer, parce que ce n’est vraiment pas ça du tout. La réflexion, c’est pour placer les micros où il faut les placer, pour décider quelle voiture on va prendre pour amener le matos, là ça sert à quelque chose, quand on joue ça ne sert à rien.

Donc pour la composition d’un morceau, tu as l’inspiration puis tu essaies de le développer tout en gardant l’idée originelle ?

Je garde juste la sensation de la première inspiration qui m’est venue, qui est de l’ordre de la forme mais surtout du fond, un fond qui me dépasse, et encore ce que je dis c’est loin d’être ça parce que les mots sont très limitatifs. C’est comme quand j’ai joué avec Sidi Touré, ça se passe tout seul. On va jouer des breaks, les travailler, les étudier un peu, mais pour tout le reste j’ai joué sur les morceaux tout simplement, parce qu’il y a quelque chose qui se passe, qui est à la fois toi, et aussi plus grand que toi. Je parle pas de quelques choses de religieux, je parle d’être vivant tout simplement.

Entre la fin de M.A.N et maintenant, même si les mots ne sont pas justes, pour moi il y a comme deux catégories de disques, une première avec Accortiste, C6gig, Uklu Uklu que je dirai expérimentale, et dans la seconde avec Petite Soeur, Silver, Oldman, plus écrite. Est-ce que tu vois la même différence ? Est-ce que le coté expérimental est une récréation pour toi ?

Silver et Petite Soeur, c’est la même chose, avec presque la même équipe, ce sont des disques très très liés, et entre eux viennent s’intercaler Son Father and Son qui est relié aux expériences précédentes avec Dreta et Man et à une partie de mon histoire, puis Two Head Bis Bis qui est un disque de passage, ensuite C6Gig et Oldman. Ensuite il y a les albums satellitaires, Uklu Uklu un live signé à 3 avec Cyril Secq et Martin Bauer, 5 Little Elephants, les disques avec Jérôme Paressant,… Pour Uklu Uklu, j’ai joué du piano pratiquement tout le long du concert. C’était à la même époque où on était en train d’enregistrer Petite Soeur où je joue de la basse et du piano, il sont donc très liés en fait. C’est un peu comme si tout ce que je ne fais pas dans un disque, je le fais dans les projets satellitaires.

Ce que tu n’arrives pas à mettre dans un disque tu le mets dans un projet suivant ?

Ce n’est pas ce que je n’arrive pas à mettre dedans. Les disques tels qu’ils sortent, ils sont validés à 100%. C’est une approche différente du même thème, ils sont liés par le même sentiment. Et finalement il y a un moment où c’est fini, là je peux passer à autre chose. C’est ce que j’aime, tous mes disques sont différents mais ils se ressemblent et ça j’aime beaucoup.

Est-ce que tu peux nous parler de « Petite Soeur » celui qui vient de sortir sur Gizeh Records ?

C’est probablement, celui où on a travaillé le plus tout ensemble, à 4. La base des morceaux vient de moi, à part peut-être un. C’est le disque qui a été le plus travaillé après l’inspiration initiale. Avec Cyril, Ronan et toi, on a passé beaucoup de temps à peaufiner les détails, du coup l’enregistrement à été très très vite. On a enregistré la base à quatre en deux jours et après on a fait tous les arrangements avec Cyril en 6-7 mois à raison de 2 heures par ci, par là. Et j’ai demandé à Cyril d’enregistrer un morceau qui devait être un bonus et qui finalement est devenu un morceau du disque pour des raisons techniques parce que le morceau originel faisait 17 minute et sur un vinyle ça ne passait pas…

Tu es parti de lignes de basse que tu développais ? Comment tu as travaillé ensuite ?

Je ne m’en rappelle plus trop bien… Mais la toute première chose qui m’est venue, c’est le titre « Petite Soeur« , ça me permettait de parler des mes enfants, et d’évoquer quelque chose de plus large aussi sur la fraternité. Dans Petite Soeur, il y a des harmonies pas faciles mais pour moi c’est un disque évident et clair. De toute façon, tout mon travail tourne autour de la clarté. Pendant les enregistrements que j’ai pu faire avec Cyril ou toi, les seules choses que je dis c’est « il faut que ça soit clair, limpide, qu’il n’y ait pas d’ambiguité ». Après il y a des méthodes différentes de travail mais elle se rejoignent toutes. En gros, il y a quelques choses qui me vient à la basse, au piano, au clavier. Puis quand je sens que tout est là, qu’il n’y a plus rien qui me vient, je vais voir les gens qui vont jouer avec moi sur le disque.

Les gens qui jouent avec toi sont censés suivre tes indications ?

Non, ce que je propose c’est un espace de liberté, les gens comprennent ou pas. Et il faut se connaitre soi-même aussi, les histoires d’égo ça ne m’intéresse pas, c’est à la porte tout de suite. Et comme je n’ai besoin de personne pour faire de la musique, ce n’est pas un besoin, y compris pour enregistrer, j’attends que ce soit des moments avec du sourire, qu’on soit contents d’être ensemble, et je pense que c’est le cas. Et c’est vraiment un espace de liberté, c’est à dire qu’il y a un cadre, disons ma spiritualité, et si les gens qui viennent peuvent y trouver leur liberté, c’est génial !

Pourquoi est-ce que les morceaux sont signés au nom de tous les musiciens ?

Parce que ça me semble juste.

Pourtant ce n’est pas leur groupe, c’est le groupe de Charles-Eric Charrier, ce sont des compositions de Charles-Eric Charrier…

Pour commencer, déjà, ce sont des compositions de l’Univers qui passent à travers moi donc dire que la musique nous appartient… Tant  mieux s’il y a moyen de gagner des sous pour nous tous grâce aux dépôts à la SACEM. Tout ces disques, j’aurais pu les faire tout seul mais je les ai fait avec des personnes, donc ils signent, c’est une reconnaissance. Tu as bien vu, même si tu ne joue que très peu sur un morceau mais que tu es sur tout le disque, tu vas tout signer, pour moi c’est normal. Je me suis posé des questions, au bout du compte je me suis dis en parlant avec les gars qui jouent dans les disques que c’était ce qu’il y avait de plus juste.

En parallèle de tes disques, tu as fait beaucoup de productions de disques avec Lecoq, Lokka, récemment avec Komlanvi & Lou Veho, pourquoi tu fais ça ?

Parce que certainement, c’est l’une des choses que j’aime le plus avec les moments où l’inspiration m’arrive, ce sont les deux choses que j’aime le plus, vraiment. Et en plus, j’ai la faiblesse de croire que j’ai une qualité d’écoute assez profonde, pas que musicale, ça va plus loin que ça. J’apprends des choses, c’est évident et ça va peut-être aider les gens avec qui je bosse à aller vers quelque chose de plus juste par rapport à eux-même.

Là tu ne parles pas de justesse musicale ? Ni d’écoute musicale ?

Non, ça je m’en fous. Par exemple, quand j’ai bossé avec Lokka dans un premier temps il fallait déraciner les fantasmes musicaux et derrière il se passe quoi ? Il apparait quelque chose de plus vrai d’une certaine manière, c’est beaucoup plus risqué par contre, mais il va ressortir de l’humanité de tout cela.

Donc tu bosses sur la musique mais pas seulement ?

Oui, je ne bosse sur la musique que comme excuse, je ne sais pas, j’ai l’impression d’apporter quelque chose mais ça c’est plutôt ceux avec qui j’ai travaillé qui peuvent en parler. C’est un boulot que j’adore, j’adore ça et je trouve ça très risqué. Si j’ai un talent, un don là dedans, autant que ça serve, c’est tout simplement ce que je me dis. Je ne me dis pas, tiens, on va faire de la thérapie à travers la musique, ce n’est pas du tout ça. La vraie motivation au départ, c’est que j’aime ça et je me sens capable de travailler avec n’importe qui.

Hors de ton groupe, en tant qu’accompagnant, tu as eu beaucoup d’expérience ?

Oui, j’ai joué avec Thierry Lecoq et je l’ai accompagné dans des concerts à la basse et au clavier, j’ai joué un peu avec Orange Blossom, avec le Floating Roots Orchestra de Mathias Delplanque que j’ai adoré, c’était carrément génial, avec Sidi Touré, avec Komlenvi et Lou Veho, ils sont en train d’enregistrer un disque, je ne le produis pas celui-là, je joue de la basse dessus. C’est quelque chose que j’aime aussi.

Tu apprends d’autres choses ?

J’apprends d’autres choses mais ça dépend ce qu’on me demande. Par exemple avec Sidi Touré, il ne m’a pas demandé une seule fois de jouer un truc de précis, pas une seule fois. J’ai vraiment joué ce que je voulais, c’est plutôt le producteur qui était chiant (rires). Avec le Floating Roots, c’était pareil, Mathias (ndlr : Delplanques) te laisse jouer tout en précisant des choses qu’il veut entendre, pas plus. Avec Komlanvi et Lou Veho, je leur ai posé la question : vous voulez un bassiste qui joue des lignes que vous avez écrites ou je joue ce que je veux ? Ils m’ont dit de jouer ce que  je jouerais moi. J’essaye de me mettre au service des morceaux, je trouve ça super agréable en fait, et je me dis que les gens qui viennent jouer avec moi ont de la chance, parce que tu n’as pas à porter le projet et tu viens juste jouer de la musique, c’est très agréable. C’est ce que j’essayais d’expliquer tout à l’heure pour mes morceaux, je me mets au service de quelque chose qui me dépasse

Jéhovah ?

Non, pas dans un sens religieux, ni spirituel, mais de la Vie tout simplement

Pourquoi la basse ?

Je sais pas. Je crois que les sonorités me plaisaient et à l’époque où j’ai commencé à écouter de la musique, la basse était un élément important. Quand tu regardes les Talking Heads, PIL, ou les Stranglers et un peu après, Charlie Haden ou des gens comme ça, la basse était importante. Ceci dit, à l’époque, les groupes que j’aimais vraiment beaucoup n’avait pas de basse non plus. Mais je sais pas, je suis allé vers ça. J’en ai fait un instrument très mélodique, je n’ai jamais joué dans le rôle d’un bassiste d’une certaine manière, c’est plutôt des lignes de chant jouées à la basse, c’est pour ça que je vais en jouer de moins en moins de basse, je me sens plus aller vers la voix. Pourtant au tout départ, j’ai eu du mal avec ma voix. Il y avait de la voix sur Son, Father and Son mais c’était autre chose, ça a vraiment commencé avec le disque Oldman. Sur ce disque, au début j’écoutais et je me disais « qu’est-ce que c’est que ce truc » et puis, petit à petit, je me suis dit que ce n’était pas si mal en fait. Et puis il y a quelque chose de très musical dans la manière dont je place ma voix, il suffit d’être simple et les choses viennent.

Qui dit voix, dit texte, comment écris-tu ?

C’est pareil que pour le reste, ça me vient comme ça et la plupart du temps, je ne les comprends qu’après. Il y a quelque chose dans mes textes qui précède ce que je vais vivre, pas tout le temps, mais très souvent, c’est très étonnant.

Une sorte de « pré-bilan » ?

C’est un constat qu’une partie de moi doit connaitre avant que j’en prenne conscience, avant que ça émerge à ma conscience, c’est très troublant. La plupart du temps, au moment où j’écris, je ne saisis pas. Parfois, ce sont juste des impressions, ou bien, dans le cas d’Oldman, des trucs qui sont gravés en moi, des belles choses. Dans ma vie, j’ai vécu des événements pas très faciles, ça aurait pu être un album pour se guérir, mais paradoxalement il ne me restait que des bonnes choses, des belles images.

Des images enfantines presque ?

Complètement.

De la perception sans jugement ?

Exactement, je suis content que tu dises ça. Il y a quelque chose du domaine de la perception de l’enfance. Et peut-être que c’est ça que je retrouve chez moi en ce moment, une perception beaucoup plus directe, donc il n’y a pas de place pour le jugement. Je peux te dire un texte que j’ai écrit récemment :

J’aime l’eau sur mes mains
me les laver avec du sable ou de la terre
J’aime tout autant Thanos et Cap’tain Marvel
Le ciel et les arbres.
J’ai cru attaquer mon coeur
J’ai cru mon coeur attaqué

Quand je l’ai écrit, je me suis dit « c’est quoi ce truc ?  » (rires). En fait, maintenant, ça prend toute une signification. Il y a d’autres textes qui sont plus des accès de sincérité. Quand tu commences à pratiquer la sincérité avec toi-même, ta vie devient plus simple, mais il faut passer le pas, la barrière qui t’en empêche. Une fois que tu l’as fait, les textes viennent comme ça. Il y a un autre texte que j’ai écrit, un texte de toute beauté. Les gens vont dire, il est prétentieux mais ce n’est pas de moi dont je parle, c’est une partie de moi, ce n’est pas pareil. Quand je relis, c’est comme quelqu’un qui découvrirait le texte de quelqu’un d’autre. Je me dis pas je suis trop fort, j’en ai rien à foutre, je redécouvre quelque chose que je ne connaissais pas. Et cette sensation est assez géniale, j’ai l’impression que c’est nouveau à chaque fois.

Beaucoup de tes pochettes sont illustrées avec tes propres peintures ou dessins, pourquoi ?

Je n’ai pas fait exprès. C’est une fois arrivé à Petite Soeur que je me suis rendu compte que j’avais fait pratiquement toutes les pochettes de mes disques. Je ne sais pas trop pourquoi, je ne peux pas répondre, je m’en suis aperçu, c’est tout.

Oldman

Tu fais de la peinture régulièrement, tu dessines régulièrement, ou spécialement pour les pochettes ?

Non, c’est par période. J’ai commencé par dessiner et peindre, avant même de faire de la musique, j’aimais bien, et puis à un moment j’ai laissé tombé et plus tard ça m’est revenu. Par moment, j’ai une sorte de frénésie de dessin, je m’y mets et Béatrice (ndlr : sa femme) les peints.

Donc tu n’as pas envie que ce soit spécialement tes dessins qui illustrent tes albums ?

Non, ça se trouve comme ça. Pour les prochains disques, j’ai sélectionné deux travaux. Pour l’un, c’est une photo de Louise Vaillier (Lou Veho) que j’aime beaucoup. Et pour un disque qui viendra plus tard, j’ai sélectionné une photo de palette peinte de Smith Smith, tirée d’une série que j’aime beaucoup, que je trouve même carrément géniale.

Tu es parti en tournée début septembre en Angleterre, c’était bien ?

Ouais, c’était génial. J’étais allé en Angleterre au tout début des années 80, beaucoup de mes influences viennent de l’Angleterre, Joy Division, les Stranglers, AMM, John Tilbury, il y a du beau monde là-bas. De toute façon, les Anglais sont fort en pop music, vu qu’ils ne se parlent pas. Affectivement le monde anglo saxon est quand même étrange, donc ils passent tout dans leur musique, c’est pour ça qu’ils sont balaises (rires), il faut bien qu’ils placent ça quelque part. C’est ma théorie, je ne sais pas si c’est complètement vrai… J’ai joué un peu partout en Europe mais jamais en Angleterre, c’était important pour moi, ça a permis de boucler la boucle, il y a quelque chose qui se terminait et quelque chose de nouveau qui commençait. J’ai rencontré plein de monde, les gens du label Gizeh Records, les musiciens avec qui j’ai joué, Fieldhead, Dean Mac Phee, Alison Cooper, Brave Timber, Paco Sala. Ça m’a vraiment beaucoup plus, ça a été humainement très riche.

Charles-Eric Charrier @Manchester

Charles-Eric Charrier @Manchester

C’était ta première tournée en solo. En solo, c’est  juste la basse ?

Basse et voix, je jouais un concert d’environ 45 minutes, j’aime beaucoup jouer tout seul, je trouve ça très intéressant. La formule basse/voix était toujours étrange pour le public qui, la plupart du temps, ne comprenait pas mes textes d’ailleurs. Mais j’ai eu de très bons retours, ils ont trouvé les concerts vraiment bien, et moi aussi (rire)… C’était différent chaque soir.

Il y a des projets qui vont résulter de cette tournée ?

Peut-être avec Dean Mc Phee, qui est un musicien que j’adore, avec une expression assez forte.  ‘est un guitariste incroyable, très mélodique, très beau. On en a parlé. S’il vient en France, j’essaierai de le faire à Nantes, il reste 3-4 jours et on enregistre, un truc comme ça. Et puis les deux programmateurs du café Oto ont bien aimé le concert, on a discuté et ça pourrait les intéresser de me faire jouer avec mon autre formule, celle avec les deux percussionnistes, Ronan Benoit et Komlanvi Bel.

Tu peux nous parler le concert du 04 octobre à Nantes au Théatre de la Ruche ?

Ce sera avec Ronan Benoit, batterie et métallophone, Komlanvi Bel, percussion et métallophone, et moi, basse et voix.

Ce sera des improvisations ?

Non, c’est écrit. L’improvisation se situe dans l’interprétation. Pour la plupart des gens, la basse est un instrument d’accompagnement, mais moi j’en joue plus comme quelqu’un qui jouerait en solo du oud et qui raconte une histoire, donc j’attends des gars qu’ils  connaissent bien les morceaux mais qu’ils puissent exprimer des choses à l’intérieur, qu’ils soient au service des morceaux.

Ce sont des morceaux de Petite Soeur ou des morceaux que tu as joué en Angleterre ?

Il y a quelques morceaux que j’ai joué en Angleterre mais le reste n’a jamais été enregistré, ce ne sont que des nouvelles créations.

Charles-Eric Charrier

Dernière petite question, tu écoutes quoi en ce moment ?

J’écoute toujours beaucoup de soul music, comme Al Green, ou du punk comme Betty Davis. J’écoute de la musique arabe, africaine, japonaise, ça fait partie de mon background. J’écoute Komlanvi et Lou Veho, Smith Smith, le prochain album d’Astrid, Alice Coltrane, ses chansons avec du synthé et sa voix, c’est énorme!, Cliff Martinez, sa musique de Solaris, Hazeim Shahin, un joueur de oud égyptien, « Atomos VII » de A Winged Victory for the Sullen, sorti chez Kranky, énorme également, j’écoute aussi Shack, toujours un groupe que j’adore, entre autre « On the Corner of Miles and Gil ». Il y a aussi John Lurie National Orchestra, Shabazz Palace, Michel Ndgenchello, ses derniers disques sont vraiment des tueries et puis, j’écoute beaucoup « Drukqs » d’Aphex Twin.

il vient de sortir son dernier album…

A la rentrée, il y a un nouveau Einstürzende Neubauten, un nouveau Supersilent, un groupe que j’adore, un nouveau Aphex Twin et un nouveau Astrid, donc la rentrée va être intéressante!

Prochains concerts :

04 Octobre: Nantes, France – Théâtre de La Ruche
15 Novembre: Nantes, France – Hotel Pommeraye

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Soundcloud

Gizeh Records

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