Prenez de la, prenez de la farine, mettez dans la, mettez dans la terrine…
Un jaune d’oeuf émoustillé par 100 grammes de sucre devient du sable sous l’effet conjugué de vos doigts et de deux fois plus de farine. Ce sable amalgamé par 100 grammes de beurre (salé) devient solid as a rock dans le réfrigérateur, un rien de temps. Le plat à tarte, beurré, revêt bientôt cette chemise de pâte et patiente tranquillement. Le four fait l’épingle à cheveux (180°c).
Il est de ces moments creux dans la préparation de la tarte aux pommes, moments vides ou presque qui rappeleraient la corvée de patates si nous avions fait l’armée : l’épluchage et le débitage des pommes en belles tranches régulières. Un geste mécanique qui ne recquiert pas de compétences particulières et permet même à l’esprit de voyager un brin, aux oreilles de folâtrer dans les buissons musicaux. Un temps plus long qu’il n’y parait qui permet d’écouter une face de vinyle par exemple, la seconde servira de temps de cuisson. La semaine dernière, Sacrée Obsession de Will Guthrie pour une tarte aux kiwis, c’était parfait.
C’est aujourd’hui le mini album Ecstasy de My Bloody Valentine que je place sur la platine, qui passera en entier le temps de déshabiller et placer les Belles de Boskoop. Mal dégrossis et boutonneux, les Irlandais quittent sur ce disque de 1987 la brutalité presque garage de leurs débuts pour affiner un rien de pop, mais la particularité sonore du groupe n’est pas encore là. J’avais déjà entendu ce disque un soir à la campagne chez les amis du fanzine Brulos Le Zarzi, il y a quelques décades. J’en garde le souvenir de mélodies bien troussées et pas encore noyées dans les effets  quasi vomitifs du flanger à outrance. En 1991, un faux ami m’avait fait une copie du fameux/fumeux Loveless en cassette et j’avais sorti plusieurs fois celle-ci du lecteur pour vérifier l’état de la bande, à la fois gêné et fasciné, intrigué et écoeuré, comme par le souvenir bizarre d’une traversée de la Manche bien houleuse sur un ferry aux relents de pétrole avec pour seule alternative le pont et ses claques de vent (100 db).
Au vrai, pour faire le snob deux minutes, à l’époque de la gloire indé des Valentine, ma préférence allait aux arbres cachés dans la forêt tels Pale Saints, dont la force mélodique et l’écriture de chansons ne passaient pas après la recherche sonore – le minimum pour de la pop me semblait-il. Je tempère désormais ce jugement juvénile expéditif, et achète volontiers mais sans avidité exagérée les disques du groupe sanglant quand ils se présentent.
Il y a quelques jeudis de cela, patientant dans une ancienne fabrique de biscuits, je fouine les bacs de disques et sors quelques vieilleries pop anglaises – prolongation inconsciente d’un séjour récent chez Benny Hill. Extatique, j’extraie Ecstasy en extra price. Ce sera même moins cher que gratuit m’explique Philippe, disquaire pour dames, car un défaut de pressage sur une face offre aux sillons  une circulation légèrement ovale, décentrée. S’ensuit une lecture à l’impression pour le moins flotteuse notamment à l’approche du centre du disque. Pour l’anecdote on dit même, ajoute-t-il, que ces quelques exemplaires ratés donnèrent à Kevin Shields l’idée de ce son particulier qui fait la légende du groupe. « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende! » me chuchotte monsieur Ford (20db). J’achète le disque parmi d’autres britisheries et l’écoute à présent occupé à peler des pommes.
Face A , ça roule, les pops songs s’enchainent, je dispose mes deux premiers cercles de fruits, les plus larges. L’alignement concentrique de jolies tranches, du bord vers le centre de la tarte, constitue un plaisir occulaire non négligeable pour le gourmand. Un beau disque de fruits patiemment rangés. Je pose le couteau, me rince les mains, les sèche. Je retourne le vinyle et à ma tache. Sur le premier morceau de la face B tout va presque bien – petite impression de flottement, rien de bien méchant, un léger trouble seulement. De même avec les premiers morceaux de pomme du troisième cercle et je poursuis ma fausse spirale, un rien hypnotisé. Par vagues, le flottement s’intensifie.
Bon sang ! Revoici le ferry. Pas Brian non, plutôt Franky la Zappette en costume de capitaine. Ship arriving too late to save a drowning witch… Me voici sorcière dans un drôle de tourbillon. Le geste mécanique continue pourtant, un morceau de pomme, un autre, encore un autre, un autre, un autre, encore un autre… Plus rien ne semble tourner droit quand le disque touche à sa fin, le bras de la platine va s’échouer dans le lock groove. Le mien pose le couteau et mes yeux s’éberluent. Sur la tarte, les pommes forment des cercles totalement excentriques, tout est déporté vers la gauche de régulière manière. My Bloody Apple Pie!
La prochaine fois, Cookin’ with the Miles Davis Quintet ou même la cinquième de Beethoven ce sera plus sûr que ces copains chevelus sous champi. Que l’on tondra volontiers à la prochaine révolution culturelle.

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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