COUPE/COLLE : UNE CONFERENCE SUR LE SAMPLING

Surtout connu à Nantes avec sa casquette de DJ, Julien Barrault (alias Chilly Jay) possède d’autres couvre-chefs remarquables. On l’a vu en juin dernier à Trempolino, lors d’une conférence sur Gainsbourg… A travers le projet l’Opus Bleu, il nous propose cette fois une histoire du sampling, non exhaustive. Une véritable immersion dans ce processus créatif pour comprendre pourquoi et comment il est apparu, les différentes formes qu’il peut prendre et les perspectives qui s’ouvrent à lui. La conférence se nomme ‘Coupé/Collé’ et pourrait se justifier par cette citation du futurologue Alvin Tofller: « Un collage, un bon collage, est quelque chose de nouveau, même si ses éléments ne le sont pas». En mini-tournée ce week-end avec Madame Suzie, Chilly Jay nous offre donc ici quelques pistes techniques sur le sample avec une balade orientée dans la musique.

Visuel bandeau collage © Sammy Slabbinck


Point de départ : Pierre Schaeffer

« Pour l’aspect technique, son innovation et son génie également. Pierre Schaeffer est l’un des premiers à avoir travaillé sur les sons du réel et à se dire qu’on pouvait faire de la composition à partir de matière existante, en enregistrant ces sons déjà réels et en s’affranchissant des notes. On est à la fin des années 40. Avec Pierre Henry, ils étaient parmi les premiers à imaginer qu’un compositeur pouvait donner vie à son oeuvre en étant seul face à ses machines et en jouant la musique sur des magnétophones… Là où un compositeur classique devait attendre un orchestre avec des instrumentistes pour exécuter l’oeuvre. Chercheur reconnu, Schaeffer s’est affranchi des codes pour reconsidérer le son en tant que matière, en tant que texture, comme cela avait pu être fait avec la peinture. Dans cette Leçon de musique, il nous explique sa démarche de la musique concrète. »

Deuxième arrêt: les évolutions outre-Atlantique
« Pendant 30 ans, on expérimente ces idées de musique concrète, enregistrée, jouée par des machines. Y compris de l’autre côté de l’Atlantique. C’est ainsi qu’apparaît le dub en Jamaïque, avec des piliers tels que King Tubby et Lee Scratch Perry. En quoi ça consiste le dub? On désosse un morceau, on enlève un de ses éléments pour le remettre avec des effets et créer un son nouveau: c’est du remix. En parallèle, un autre Jamaïcain bouscule le monde de la musique sur la côte est des Etats-Unis. Il s’agit de DJ Kool Herc, qui anime des block parties dans le Bronx. C’est lui qui invente le pass pass, une technique qui rallonge les breaks de funk en jouant sur 2 platines et qui donne donc plus de temps aux danseurs de breakdance. En développant ce système de boucle, Kool Herc devient l’un des pères fondateurs du mouvement hip hop.

Bien des décennies plus tard, le DJ Kid Koala s’empare de ces techniques pour créer une nouvelle mouture du titre culte ‘Moon River’ (originalement interprété par Audrey Hepburn dans le film Breakfast at Tiffany’s). Dans la vidéo ci-dessous, le Canadien rejoue le morceau en utilisant toutes les techniques de dé/re-composition de DJaying, telles que le pass pass, le beatjugling (sorte de perfectionnement du pass pass) ou le phasing (léger décalage entre deux diffusions presque simultanées). On aurait pu mettre DJ Qbert ou C2C, mais ceci n’est qu’une proposition parmi tant d’autres, justifiée majoritairement par l’affect. J’ai des frissons à chaque fois que je visionne cette version. »


Jean-Luc Godard

Je n’ai pas fait le film. Je n’en suis que l’organisateur conscient. (…) Pour moi, toutes les citations – qu’elles soient picturales, musicales, littéraires – appartiennent à l’humanité. Je suis simplement celui qui met en relation Raymond Chandler et Fedor Dostoïevski dans un restaurant, un jour, avec des petits acteurs et des grands acteurs. C’est tout.

Extrait de la biographie Godard, écrite par Antoine de Baecque


Illustration sonore avec un mix s
ampleur/samplé

« Ce mix réunit les morceaux et les samples d’origine de l’album Moment of Truth de Gang Starr, duo hip hop formé du MC Guru et de DJ Premier. Je voulais mettre en valeur le travail de sélection de l’échantillon réalisé par DJ Premier dans ce disque. L’extraction est un moment important car c’est la première étape du processus de sampling. Ce qui est intéressant, c’est aussi cette idée de revalorisation d’un patrimoine afro-américain car les mecs ont fouillé dans les disques de leurs parents pour dénicher leurs samples. C’est donc pour ça que la plupart des samples des morceaux hip hop viennent du funk ou de la soul. Il y a alors une notion sociologique dans la sélection, un recyclage d’un patrimoine. D’ailleurs, plein d’artistes ont connu une seconde gloire dans leur carrière grâce au hip hop (James Brown ou George Clinton pour ne citer qu’eux). Cette réutilisation d’un patrimoine déjà existant a permis d’inscrire certains artistes encore plus longtemps dans le temps. »


Hommage à la réorchestration

« A l’origine, ‘Deliver the word’ est un morceau du groupe de funk War. DJ Premier le sample ensuite pour le titre ‘Betrayal’ de Gang Starr (les deux titres sont à retrouver dans le mix Soundcloud ci-dessus à partir de 12′). En 2010, le musicien/compositeur/chef d’orchestre Miguel Atwood-Ferguson (au violon dans la vidéo) en fait une version plus organique avec son Ensemble, en hommage à Guru décédé cette année-là. C’est donc Aloe Blacc qui rappe sa partie dans cette réorchestration d’une réinterprétation déjà faite par DJ Premier lors du travail de sample… Vous suivez toujours? Ici, les instrumentistes emportent le morceau ailleurs avec leurs ornements, ils font leur voyage eux aussi. La boucle est bouclée. »


Dates à venir de la conférence Coupé/Collé :
– ce vendredi 13/11 à Nantes chez l’habitant
– ce samedi 14/11 à l’Atelier du Retz Emploi à Ste Pazanne 

– ce dimanche 15/11 au Bar’Ouf à Cholet

Site officiel de Chilly Jay

Gribouille aussi un peu pour Bigre. Rigole souvent au micro de Boum Bomo sur Radio Prun'. Possède un enthousiasme musical qui va de la pop au hip hop, des légendaires ABBA aux moins connus beatmakers, en passant par la variété française des années 60/70/80. Cultive rencontres, découvertes et danses singulières.

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