COUVRE FEU, UNE AFFAIRE DE FAMILLE ET DE MUSIQUE

Dernier virage de l’été, le week-end final du mois d’août annonce les prémices de la rentrée, et il convient souvent alors d’y décharger les derniers sursauts de liberté sauvage estivale. Le festival Couvre-Feu installé à Frossay pour sa 15ème édition a tout mis en oeuvre pour être le réceptacle de cette décharge festive saisonnière. Et il y est parvenu.

Toutes photos : Morgane Lesné

 

Plantons le décor… tandis que d’autres plantent des pinces de chapiteaux. Terrain en bord de canal – Sud-Loire, de l’herbe, six grands chaps’ sur un site où le public a de l’espace et bouge de l’un à l’autre… du bar le Central au Bar à Vins, de la scène Ouest à celle du Sud, de la Taverne à la scène Est.
26000 personnes venues taper le sol de leurs pieds devant une programmation éclectique et léchée… De tous âges – notamment le vendredi et le samedi soir – du post-pubère au pré-âge mûr, et de tous bords – il y a du roots, du punk, du hardeux, du circassien et du bourgeois (idem au féminin). Les festivaliers portent bien leur nom : ils – et elles – sont là, et résolu(e)s à faire la fête.
Il y a aussi le camping, les parking, du paddle sur le plan d’eau, la Cie Couac au Quai Vert qui nous offre une pointe d’humour en impro chaque après-midi, le village « off » qui accueille techniciens, artistes et bénévoles logés à la même enseigne, « et des arbres… » comme le souligne Vincent Mahé – l’un des organisateurs et le programmateur du festival. J’avoue que les arbres étaient salvateurs ce week-end, la canicule en Loire-Atlantique s’est faite sentir 24 heures sur 24 et la sueur était de la partie.

 


Le bar à vins

 

Plusieurs axes se dessinent pour rendre compte de Couvre-Feu version 2017 : l’intention écologique et locale, l’organisation à taille humaine, la programmation diversifiée… Mais ce qui saute aux yeux d’emblée, c’est la chaleur vive du public de festivaliers. Bien qu’il y ait eu un couac conséquent lors de la première soirée – où était programmé Cypress Hill – ni plus ni moins la tête d’affiche de la soirée, groupe hip-hop étatsunien dont les apparitions se font rares… Des heures d’embouteillage ont bloqué l’accès au parking du festival. Plusieurs personnes n’ont pas pu voir le groupe pour lequel ils avaient réservé leur place. En cause ? Deux véhicules accidentés, un seul axe d’entrée (mesure de sécurité imposée par les autorités) et deux postes de contrôle de gendarmerie (dont un fouillant pratiquement chaque véhicule), état d’urgence oblige…

Les organisateurs ont alors décidé d’ouvrir les barrières d’accès au site du festival sans faire passer les personnes par la billetterie. La file de voitures était impressionnante et « il semble nécessaire de s’attarder sur ce chantier pour les éditions à venir », souligne Thomas Boureau, vice-président de l’association Couvre-Feu. Dépassé ce point noir, le week-end semble avoir été à la hauteur des attentes festives de base : soleil, chaleur, boissons, théâtre et musique. Et cela s’est ressenti dans chaque fosse, sous chaque chapiteau traversé.

 


La fosse

 

Les corps scandant le nom des artistes, créant des vagues ondulatoires de danse, levant le poing à chaque interpellation des chanteurs et bougeant en rythme de 17h30 à 3h du matin… Ils n’ont pas dérogé à la réputation du festival, comme le souligne le batteur de Alma Road : « l’esprit de Couvre-Feu ?… C’est la fête, clairement ». Le groupe nantais ouvrait la scène ce dimanche. Première édition en tant qu’artiste mais pas en tant que spectateurs, ce sont des habitués. Le fait de jouer ici semble réellement les ravir. Sur scène, ils se sont donnés à fond, sueur et sourires – solo rock ou jazzy enflammés, devant une fosse aux aguets.

Les scènes s’enchaînent où la surface sous le chapiteau n’est pas assez grande. Devant Cypress Hill vendredi soir un jeune homme au torse nu et portant une jolie crête colorée s’exclame « Le monde ! Ça déborde, c’est incroyable ! » sous une lune en fine lamelle pourpre et ciselée.

 


Alma Road

 

Grosse chaleur humaine également devant DJ Pone qui nous a servi un set aux consonances hip-hop, en passant par des phases romantiques, pour aller chercher du son eighties et finir sur du breackcore. « Dense ! » s’écrie la jeune femme se trémoussant à mes cotés. Idem pour Féfé – qui a su accrocher le public et en est devenu le chouchou du festival, ainsi que pour Keny Arkana, Couzin Hub, Flux Pavilion, Jahneration, Flogging Molly et les autres artistes.

Une mention spéciale pour Un Air, Deux Familles, spectacle qui regroupe les Hurlements de Léo et les Ogres de Barback, réunion éphémère et scénique. C’est une histoire de longue date, comme aiment à le répéter les techniciens du crew croisés sur le site. Les Hurlements de Léo font partie de la base de Couvre-Feu. La prestation d’1R2F samedi soir a boosté la foule – tu sens qu’ils y ont mis du coeur et de la verve pour plus d’une heure et demi de live. Dans la fosse, qui s’étend encore une fois au-delà des poteaux externes du chap’, ça danse, ça vit, ça frissonne au son de la reprise des Béruriers Noirs, Porcheries, scandant La jeunesse emmerde le Front National, en passant par Salut à toi et pour finir avec Rue de Panam – un autre appel à « la folie, la joie et l’anarchie », avant de descendre en fanfare dans la foule – littéralement.

 


Un air de famille

 

Cette quinzième édition du festival a clairement des airs de famille… entre les organisateurs présents depuis le début, les régisseurs qui se connaissent tous, les bénévoles aux petits oignons et les artistes locaux accueillis comme les artistes internationaux. L’année précédente, le festival était distillé en deux week-ends et se voulait itinérant – en rapport au cirque dont l’esthétique inonde le site. Mais le public n’avait pas suivi et l’association s’est retrouvée en difficulté pour poursuivre l’aventure de Couvre-Feu.
L’édition 2017 montre qu’ils ont su garder le cap tout en gardant leurs lignes de bases : traiter majoritairement avec des producteurs locaux pour la nourriture et les alcools. Avoir un impact écologique mineur sur l’environnement. Promouvoir des artistes d’univers différents. L’éclectisme…
Le vin servi sous le chapiteau à deux pointes sort du vignoble nantais, les galettes saucisses sont locales et bio, les frites sont faites « maison »… Seul bémol, la bière de grande marque – sponsor du festival – n’est ni locale, ni bio, ni bonne – il faut l’avouer. On ne choisit pas toujours ses partenaires, j’imagine. Personnellement, je préfère le vin.

Un autre aspect très agréable du point de vue des festivaliers, c’est l’absence de cashless sur le site. Pas de file d’attente d’une heure, pas de perte de cartes ni de déshumanisation à base de tablettes au niveau des comptoirs. Et pas de remboursement hasardeux et minuté, nécessitant le numéro de carte, perdue lors du festival. D’autant que l’aspect « pompe à fric » de cette technologie entrepreneuriale récente ternirait l’image de Couvre-Feu qui apparait clairement comme un festoche à échelle humaine. D’aucuns diront sur les réseaux sociaux que telle ou telle autre chose est chère, ils peuvent se rendre à l’un des plus gros festival français qui a lieu dans la région et se rendront malheureusement compte de ce qu’est un festival-business.

Un point essentiel et qui n’est peut-être pas visible d’emblée de jeu : les bénévoles sont chouchoutés comme rarement. Ils s’assoient aux mêmes tables que les organisateurs, salariés et artistes, consomment aux mêmes bars – des verres en libre accès, du café au vin – et ont des horaires raisonnables pour des personnes non payées. Ils sont près de 600 et pour les avoir croisées pendant trois jours et trois nuits, je vous assure qu’ils avaient le sourire. Comme les artistes locaux, d’ailleurs. Avec certes, une légère gueule de bois le matin au réveil. Un festival reste une fête qui dure trois jours, s’attendre à être frais le lundi semble joliment naïf.

 


Kenny Arkana

 

Couvre-Feu rassemble une clique d’artistes allant du rock garage au hip-hop, du reggae à l’électro, en passant par le punk, la cumbia, le dubstep et le rock celtique. Les têtes d’affiches côtoient des artistes moins connus. Les musiciens du coin représentent le noyau énergique de culture qu’offre la région nantaise. Parmi eux, Phéroce et Alma Road   – le premier groupe nous présente un live vif et chaleureux, fait de chanson française sur une base rock aux teintes de soul ondulante. Pour Alma Road, jeune groupe nantais qui tourne depuis trois ans, c’est une sacrée opportunité d’être présent ce soir. Ils sont quatre et participent à Couvre-feu depuis des années. Lors de la sortie de leur EP en 2016, ils ont transmis l’album en main propre au programmateur du festival, ça a fait mouche… Ce qu’ils trouvent impressionnant avec Couvre-Feu, c’est l’éclectisme musical et la diversité des gens que cela attire. Le nom Alma Road vient d’Australie, c’est à partir de cet endroit que le chanteur a mis en place ce projet artistique de partage humain et culturel en musique, le rock porte un phrasé anglais et le synthé y adjoint des nuances de jazz très agréables.

Couzin Hub est également à l’affiche, DJ originaire de Paimboeuf, il connait l’équipe et a déjà été sollicité pour les évènements d’hiver de l’association Couvre-Feu, les Couvre-Toi. C’est sa première sur le festival d’été et c’est avec plaisir qu’il s’apprête à chauffer le public sur la Scène Sud ce samedi soir. Ses sonorités vont du rock’n roll au drum’n bass, il exploite également des rythmiques hip-hop et breakbeat.

 


Morcheeba

 

L’une des apparitions majeures de la scène locale au sein de cette quinzième édition de Couvre-Feu porte le nom de Cabadzi. Projet multicolore et multimédia, Cabadzi se réinvente au fur et à mesure de ses expériences artistiques. Lulu et Vikto tournent depuis plusieurs années – dans le coin et bien au-delà. Ils ont débuté dans le cirque nouveau, en habillant de musique électro et de breakbeat un spectacle mêlant acrobaties, portage et veejaying. Puis, ils ont formé leur duo indépendamment, pour ensuite se pencher sur des constructions sonores orchestrales. Leur nouveau projet qui se veut être du « spectacle total » nous a été présenté en avant-première ce dimanche soir : Cabadzi & Blier. L’idée a été de s’inspirer de la filmographie de Bertrand Blier – et notamment du film Les Valseuses – pour créer une couverture graphique et sonore à la musique qu’ils créent. Le résultat est scotchant. Plus qu’un simple live, le duo nous offre une heure de mix électro-visuel teinté de paroles sans concession. Borderline à souhait, onirique – de l’envie de douceur aux pulsions de sexe et de mort. Très rythmé, le show est accrocheur sans jamais tomber dans le mainstream. Les images issues de l’univers graphique des Valseuses secouent le public, bien qu’une bonne partie de la fosse ait moins de vingt-cinq ans et que potentiellement ils n’aient pas connaissance des réalisations de Blier. L’album de Cabadzi sort le 22 septembre, ils tournent à plein régime cet automne.

 


Cabadzi

 

Au-delà, les fosses étaient pleines à craquer, les chapiteaux se condensaient de chaleur et de sueur en cette fin d’été de plomb. Les prestations scéniques ont capté l’attention des quelques milliers de férus de sons, de Keny Arkana et son rap vif et engagé, des vapeurs envoûtantes de Morcheeba, des lancées électro ondulantes de DJ Pone dont l’effet sur les corps développait une note sulfureuse… La chaleur sociale et politique d’Un Air de Famille, les danses furieuses devant le dubstep puissant de Flux Pavilion, le lien étroit que Féfé a créé avec ce public… Et tous les frissons vécus lors des soulèvements et les cris durant ces trois soirs. Au travers de sa programmation 2017, Couvre-Feu a fait preuve d’un sens aigu de jugement.

Un détail paraît s’installer comme une redondance au sein des festivals de l’Ouest du pays : de plus en plus de personnes sont costumées pour aller faire la fête. Les pyjamas panthères, lapin rose, licorne ou panda ont le vent en poupe. Le sujet mériterait bien une étude, bien qu’on imagine l’intérêt de ces festivaliers assez intuitivement : sortir des codes de la société classique pour accéder plus facilement au lâcher-prise, ne porter qu’une tenue pendant tout un week-end (pas de prise de tête), se reconnaître aisément dans la foule. Ça donne un aspect coloré à l’ensemble, et une pointe de puérilité attrayante.

 

Féfé

 

Au final, on se demande pourquoi ce festival porte ce nom – aux consonances négatives de prime abord. « Couvre-Feu » ça ne colle pas tout à fait à l’ambiance détendue que l’on ressent à se balader sur le site de Frossay, avec ces six chapiteaux colorés et le son qui tabasse. Je m’étais imaginé un lien entre les chaps’ qui ressemblent à des couvercles de toile surplombant des scènes et des fosses bouillantes… Des structures qui « couvrent le feu ». Après deux jours à questionner quelques techniciens et autres personnes habituées du festival, je croise Vincent Mahé le dernier soir au bar du village « off » et le questionne à ce sujet. Couvre-Feu est le titre d’un groupe de punk venant de Dijon nommé Heyoka, un groupe que l’on écoutait souvent quand on a créé le festival. Pour comprendre, il suffit d’écouter ce morceau… À bon entendeur et mélomane acharné, salut !

 

Site Couvre Feu

Rédactrice, amatrice de musiques électroniques et d'arts interactifs, je me passionne pour les pratiques culturelles émergentes de la société contemporaine.

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