EN BALADE AU FESTIVAL SOY

Cela fait des années que nous suivons avec attention, au sein de Tohu Bohu, l’immanquable festival Soy, qui convie le meilleur des musiques aventureuses actuelles dans une multitude de lieux nantais. Pour la 12ème édition, Matthieu Chauveau (Kostar, Wik, POPnews…) nous fait son retour de ce festival pas comme les autres…

Crédits-photos : Matthieu Chauveau

 

« Rendez-vous est pris à Stereolux, pour la première soirée de cette nouvelle édition de Soy, qui s’avère, comme celle de l’an dernier, diablement excitante. C’est la face la plus radicale du festival que je découvre dès mon arrivée, avec le rock tendu d’His Electro Blue Voice. Voix hantée – et pas vraiment bleue, ni électronique d’ailleurs -, guitares sombres, rythmique hypnotique, les Italiens jouent aussi fort qu’un groupe de hardcore américain, mais avec le perfectionnisme d’un groupe de krautrock allemand. Tout cela est efficace, mais quand même extrêmement bruyant, sans doute trop pour une entrée en matière… La cadence ralentit heureusement nettement avec l’arrivée sur scène de Carla Bozulich. L’Américaine – qui a collaboré avec Lydia Lunch et Marianne Faithfull, m’apprend la plaquette du festival -, ne manque pas de charisme. Sa voix rocailleuse, habitée – parfois lassante aussi -, sert idéalement ses ballades bluesy et s’efface régulièrement le temps de plages musicales atmosphériques. Ces dernières, un tantinet ennuyeuses, semblent exister plus pour nous rappeler que la chanteuse est signée sur le label Constellation (Godspeed You! Black Emperor, Do Make Say Think) qu’autre chose, mais bon…
Ce que j’attends, moi, c’est la prestation des Montréalais d’adoption Ought – aussi signés chez Constellation, mais là, aucune concession dans la musique, c’est clair -, et elle ne me déçoit pas, entre urgence post-punk (parfait « The Weather Song ») et moments d’accalmie non dénués de tension (magnifiques « Habit » et « Forgivness »). Ought sur scène, c’est aussi bien que Ought sur disque, et Tim Beeler, le chanteur, pourrait bien être le nouvel Alec Ounsworth (Clap You Hands Say Yeah) – même voix de canard boiteux, presque dylanienne, déblatérant ce qu’on devine être de la poésie. Espérons seulement que Ought fasse mieux avec leur deuxième disque que les Clap Your Hands… Après le set tendu comme c’est pas permis de Ought, virage à 180 degrés avec la pop bariolée et souple de Son Lux, orchestrale sur disque, et parfaitement recréée ici, en simple trio : un guitariste, un batteur et Ryan Scott, posté derrière ses claviers, qui en fait des tonnes avec sa voix, que certains trouveront obsédante, et d’autres irritante. D’un titre à l’autre, mon cœur balance entre l’agacement et l’attachement. Bon, un morceau comme « Easy », avec son beat hip-hop bien senti, ne peut pas laisser tout à fait indifférent – même les fans de Ought, pour qui le highlight de la soirée est définitivement passé.

 

Direction le lieu unique le lendemain pour la tête d’affiche du festival : les héros du rock indé américain circa 1990, Sebadoh. Pour les popeux n’ayant pas encore atteint l’âge fatidique de 40 ans – et qui n’étaient donc même pas prépubères en 1990 – l’événement de la soirée, c’est aussi le concert de Younghusband, le quatuor le plus racé du festival, à n’en pas douter. Tout chez ces garçons respire la Grande-Bretagne indie que j’aime tant. Il y a du Felt dans la nonchalance classieuse, du Pastels dans l’ambiance ouateuse. On pense aussi aux Américains de Yo La Tengo – présents sur cette même scène l’an dernier – pour cette capacité à créer l’hypnose avec deux-trois notes bien senties, et un discret groove sous-jacent. Bref, j’adore Youghusband au moins aussi fort que je déteste Perfect Pussy, le groupe qui suit. L’anti-classe absolue, pour le coup. Direction le bar du LU pour papoter avec les festivaliers, en attendant le groupe de Lou Barlow… Même pas envie de vérifier que la chanteuse-hurleuse de Perfect Pussy a du poil sous les bras – ce que me certifient des amis ayant assisté à leur concert l’été dernier à la Route du Rock.
Passé les blagues sur la moyenne d’âge dans la salle – plutôt élevée pour un concert de rock indé, quand-même – je suis obligé d’admettre qu’un concert de Sebadoh en 2014 ne se résume pas à une simple séquence nostalgie. Malgré cette épaisse chevelure ondulée – et grasse – lui voilant complètement le visage, d’où émerge tout juste sa fameuse paire de lunettes, Lou Barlow sait où il emmène son trio : vers une power pop noisy finalement très catchy, après laquelle une palanquée de groupes actuels court avec plus ou moins de bonheur. Le concert est aussi long que les morceaux sont courts. Sebadoh semble jouer ce soir son triple « best of ». Les fans de la première heure sont aux anges, les néophytes peut-être moins.

 

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Sebadoh / Hounghusband – Le Lieu Unique

 

Le lendemain, c’est une autre légende du rock US du tournant eighties/nineties qui nous donne rendez-vous au Château des Ducs de Bretagne : Lee Ranaldo, le toujours très cool guitariste des (toujours) très cool Sonic Youth. Lee n’est pas venu avec grand chose. Quelques pédales d’effet, un mini ampli tout juste bon à faire la manche dans le métro, et puis, quand-même, plusieurs guitares… toutes acoustiques. Nous sommes loin des prestations entre électronique et drone de Robedoor et de Fairhorns qui viennent de faire frémir la salle du harnachement du château, et également loin des prouesses électriques (faussement) dissonantes de Sonic Youth. Quoique… Lee Ranaldo ne joue aucun titre de son ex-groupe culte mais reste fidèle au fameux jeu en open tuning qui a fait sa réputation. Quatre ou cinq guitares – avec autant d’accordages spécifiques donc – défilent sous les doigts de l’Américain. On reconnaît des titres, notamment les beaux « Off The Wall » ou « Xtina as I Knew Her », issus du fort réussi « Between the Times and the Tides » (2012). Lee tchatche entre les morceaux, explique de quoi traitent les chansons – souvent d’impressions laissées par des souvenirs plus ou moins enfouis. Nous ne sommes que plus touchés par les textes sensibles de ce garçon au regard éternellement juvénile, perçant au travers de sa chevelure poivre et sel. En mode feu de camp, le public est invité à s’asseoir. Et là, on n’échappe pas à l’incontournable cover. Ce sera « Revolution Blues » de Neil Young (issu de l’album automnal du Loner – donc de circonstance -, « On the Beach », sorti en 1974), et on ne va pas s’en plaindre. Merci cher Lee pour ce petit concert entre vieux potes. Tant de familiarité… On exagère ? Tant pis, on a envie d’y croire !

 

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Lee Ranaldo – Château des Ducs

 

Le samedi, c’est dans un lieu interlope nantais incontournable que Soy a choisi d’élire domicile : Les Ateliers de Bitche. Un lieu où l’on vient d’ordinaire pour écouter du gros son, et des choses très obscures, si possible. C’est justement le cas du duo bruitiste Lushes, qui juxtapose l’organique et le digital – guitare vs synthé, batterie vs électronique – pour un résultat parfois captivant. Organique, la musique du génial et trop discret songwriter qui suit, James Yorkston, l’est sans conteste. L’Écossais débarque seul avec sa guitare, sur une petite scène disposée en côté de la grande, sur laquelle les musiciens branchouilles de Lower – à mille lieux du folk ancestral de Yorkston, on le devine déjà – s’installent tranquillement… Le grand rouquin, casquette prolo impeccablement vissée sur la tête, commence son concert par 10 minutes a cappella, histoire de nous prouver par A + B qu’il n’est vraiment pas dans le coup. C’est un peu rêche, mais dès qu’il entonne « True Love Will Find You in the End » de Daniel Johnston, dans un curieux medley, je suis conquis. La suite ? Du folk d’outre-Manche pur jus, sublimé par des arpèges de guitare joués en fingerpicking et une voix à tomber par terre, tantôt porteuse de mélodies intemporelles (« Fellow Man »), tantôt donnant dans le plus pur spoken word (« Guy Fawkes’ Signature »).

Le concert de Yorkston terminé, je devine que Lower ne saurait tarder à monter sur scène : dans le public, deux-trois fans hardcore du groupe – dans leurs impers cintrés marron, qui leur donnent un air de skinheads chics, couplés à leurs coiffures new-wave – commencent à s’agiter. Effectivement, la machine Lower décolle aussitôt, impeccablement guidée par les incantations de crooner glamo-punk d’Adrian Toubro. Le rock sombre des Danois ferait passer « Pornography » de The Cure (1982) pour de la sunshine pop et, à n’en pas douter, Container et Girl Band qui suivent pour du ska festif ou un truc du genre. Bref, le moment s’avère idéal pour rendre les armes en ce samedi soir déjà bien tendu – à quelques mètres des Ateliers de Bitche, la police fait des rondes, suite à la manif « anti-violences policières » (mais violente…) qui se tenait quelques heures plus tôt en ville, en hommage au militant écologiste décédé quelques jours plus tôt, Rémi Fraisse.

 

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 James Yorkston – Ateliers de Bitche

 

À mille lieux de ce tumulte, le festival se termine pour moi le dimanche après-midi à la Maison de l’Erdre, sur l’île de Versailles, en compagnie de Peter Walker, un « musicien pour musiciens » qui n’a sorti que deux disques dans les années 60, avant de réapparaître miraculeusement à la fin des années 2000. Une histoire à la Bill Fay, ou à la Vashti Bunyan… Bref, quelque chose qui, avant-même qu’on jette une oreille à sa musique, sent très bon. Confirmation avec le concert du grand monsieur à l’allure d’inaltérable hippie – l’association cheveux blancs/queue de cheval, ça fait toujours son effet – simplement accompagné de sa guitare. Deux guitares, pour être précis : l’une folk, sur laquelle il interprète des morceaux à consonance indienne, l’autre classique, pour des morceaux largement inspirés par le flamenco. C’est beau, c’est le moins que l’on puisse dire, et la musique de Walker me plonge dans un état proche de la transe, qui conclut idéalement – pour moi – ce Soy #12, bien que je n’ai aucun doute sur la capacité du saxophoniste Colin Stetson à clore avec éclat le festival le soir-même, dans la salle du Ferrailleur… Promis : l’an prochain, je serai le plus assidu des festivaliers. See you next year, Soy Festival ! »

 

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 Peter Walker – Maison de l’Erdre

 

Deux questions à Pierre Templé, programmateur du festival Soy :

– Le festival Soy, en quelques mots, c’est quoi ?

Un festival conçu comme un parcours musical à travers Nantes. D’un bar à un club, en passant par un musée, l’idée est de proposer au public de découvrir la ville et des artistes un peu à part, pour des concerts électriques ou intimistes dans des lieux toujours adaptés à la proposition artistique. SOY, c’est un peu notre playlist idéale (noise/folk/pop/electro/hip hop…). On ne se met pas de frontières, on aime inviter des artistes qui nous ont marqué, représentatifs d’une époque ou en passe de devenir des groupes phares, ceux qui portent un regard neuf sur des schémas classiques, qui habitent et vivent pleinement leur musique, qui électrisent un public ou qui apaisent les corps fatigués des festivaliers…

On a eu la chance d’accueillir, depuis 12 ans : Godspeed You Black Emperor, Animal Collective, Grizzly Bear, Yo La Tengo, Dirty Three, Bonnie Prince Billy, Liars, Silver Apples, Tame Impala… Et Lee Ranaldo, Sebadoh, Son Lux, Colin Stetson cette année…

 

Et ce festival, en chiffres, ça donne quoi ?

Pour la 12ème édition : 12 lieux, 26 artistes, 5 jours du 29/10 au 2/11/14. Au total 2500 spectateurs. Un festival qui affiche complet… C’est aussi 600 litres de bières bues, 3 verres de jus de pomme servis au bar, 752 pommes de terres épluchées par l’équipe catering, 750 kgs de matériel chargés, déchargés, montés, démontés, rechargés… 2500 tampons ou bracelets posés sur les bras des spectateurs, 7749 mises à jour de tableur excel, 3666 jours d’écoute de musique, 2875 coups de téléphone, 4 heures de sommeil par nuit pendant 5 jours, 32 rouleaux de canisses peints, roulés, déroulés, accrochés, décrochés, reroulés pour la déco…

 

Une petite friandise, au crépuscule, ce 31 octobre dernier, signée Melos Nova, digne des Concerts à emporter…

Vidéo : melos nova et Steve Marchesse
Qu’ils en soient ici remerciés !

Amateur de musique indie pop furtivement mélancolique et de cinéma d'auteur parfois mélodramatique, je suis journaliste rédacteur pour Kostar, Wik, Ouest France et collaborateur régulier du magazine de Stereolux, du site POPnews et de... Tohu Bohu.

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