LE U DE 20SYL : INSTRUMENT POUR SKATEUR

Faire de la musique en ridant, fantasme de nombreux skateurs ? Ils vont pouvoir tester sur le U, projet de rampe sonore mené par 20syl et inauguré ce soir à Stereolux. Il sera l’événement de la région, puisque présenté ensuite au Mans, La Roche-sur-Yon, Saint-Nazaire, Laval et Angers. 20syl nous explique cette création ludique et fun, née d’une Carte blanche offerte par les Pays de la Loire.

Photo-bandeau © Benjamin Reverdy – Tohu Bohu

Le U, késako ?
« Marier deux domaines qui lui sont chers, la culture skateboard et les musiques électroniques, tel est le pari que s’est lancé 20syl avec son nouveau projet. Le U, c’est une vraie rampe de skate, mais transformée en une surface sensible et visuelle grâce à l’application « Playground », conçue par les développeurs Herrmutt Lobby. En parcourant la rampe selon leur rythme, leur feeling, les skateurs réinterprètent, remixent et décomposent la musique du beatmaker 20syl. »

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20syl, est-ce qu’on peut dire qu’avec cette rampe sonore, le skateur devient beatmaker ?
Le skateur devient plusieurs choses : un espèce de remixeur de la musique que j’ai composée, un instrumentiste aussi sur certains tableaux. Il y a une scène où c’est une sorte de piano éclaté avec des touches posées partout sur la rampe, donc le skateur va jouer des touches de cet espèce d’instrument africain. Il y a d’autres scènes où c’est vraiment très très rythmique… On a essayé de balayer un espèce de tableau musical assez large qui ne soit pas seulement du beatmaking pur et dur. Maintenant, la base reste ça : se servir du mouvement répétitif et cinétique d’une rampe de skate pour recréer un effet de boucle qu’on a dans les musiques électroniques. Je pense que c’est ce qu’on a réussi à faire car sur les tests qu’on a réalisé, c’est quand même rythmique.

Il y a donc différentes compositions graphiques pour différents motifs musicaux ?
Oui, c’est vraiment un morceau à chaque fois, un délire différent: ça va des choses les plus synthétiques à des délires assez organiques. On a des morceaux très abstraits où le skateur va juste déclencher des zones et ça va être assez arythmique, plus dans un délire immersif, où t’es sur la rampe et tu te laisses un peu envelopper par le son. Et on a des morceaux où ça va être très rythmique avec un beat fort donc oui, il y a plein de couleurs musicales. Ce sont des compositions à moi donc je pense que les gens reconnaîtront un peu mon univers harmonique, au niveau des textures sonores. Il y a même des morceaux de mon EP qu’on a décortiqué pour les réintégrer dans la rampe. C’est intéressant aussi de les voir réinterprétés d’une autre manière.


Comment est-ce qu’on compose la musique d’une telle installation ?
En fait, j’ai réfléchi en termes de mouvements, de géométrie, de trajectoires et aussi de modes. Il va y avoir des modes où le skateur va être un instrument dans l’arrangement d’une bande qui tourne. Par exemple, c’est lui qui va jouer toute la partie synthé sur tout un morceau mais il y a ce morceau qui tourne derrière lui et qu’il ne contrôle pas. Il y a des morceaux où il est autonome, c’est-à-dire que moi je ne joue rien du tout et c’est le skateur qui s’occupe de toute la partie instrumentale, rythmique, il contrôle tout. Il y a d’autres morceaux où c’est juste un instrument en solo, comme avec le piano éclaté qu’on a évoqué. Pour composer, j’ai donc réfléchi en termes de modes pour me dire « OK, quel est le mouvement du skateur ? Quel est donc son rythme ? » On a alors essayé de trouver le bon BPM, le bon tempo. On a aussi essayé de positionner les surfaces pré-actives au bon endroit sur la rampe pour que ça génère un rythme. Par exemple, le truc qu’on a trouvé, c’est de mettre les grosses caisses aux extrémités de la rampe et la caisse claire au centre, pour parler très schématique. Du coup, on créé vraiment la rythmique sur chaque aller-retour. Voilà c’était plutôt ce type de réflexion qu’on a eu.

Le U met en valeur la notion de « geste » à la fois en tant que musicien et en tant que sportif: ça devient donc une véritable oeuvre d’art numérique! Entre ce projet et l’Echappée avec Aurélien Lafargue (projet réalisé lors du dernier festival Scopitone), on a plutôt l’impression que c’est un nouvel axe que vous avez envie d’explorer…
Il se trouve que j’ai rencontré Aurélien Lafargue sur le U, puisqu’on l’a convié à participer à la partie vidéo. C’est lui qui s’occupe de la partie technique vidéo, alors que moi j’ai composé la partie graphique pour le U. En taffant ensemble, le courant est bien passé et il m’a proposé l’Echappée pour Scopitone sur laquelle il travaillait déjà, ça s’est fait tout naturellement. J’aime bien travailler sur des projets un peu à part comme ça, ça correspond bien à ce que j’ai envie de développer aujourd’hui, essayer d’explorer de nouvelles choses… Là, je prends vraiment ce projet comme une chance, on m’a offert cette Carte blanche. La Région des Pays de la Loire m’a mis entre les mains les outils pour monter un projet un peu ambitieux. Du coup, je me suis dit: qu’est-ce qui pourrait fédérer un public ? Qu’est-ce qui pourrait faire venir des gens ? Et que des gamins puissent courir sur la rampe, que des skaters aguerris puissent aussi découvrir une nouvelle manière de faire ? J’ai essayé de le faire ouvert, ce projet.

 L’Echappée © vidéo signée les Films du Hiboo

 

Vous parliez de votre travail avec Aurélien, mais ce n’est pas le seul à collaborer avec vous pour cette rampe sonore… Il y a beaucoup de monde entre le collectif Hermutt Lobby, Guillaume Batista Pina, Gilles Fernandez, the Edge
Oui, et ce sont tous des techniciens artistes! Chacun a une vision artistique et un propos artistique de son côté, même si là j’essaye de centraliser un peu le truc sur ce projet. Hermutt Lobby, ce sont eux qui ont développé toute la partie application, un vrai truc de fou en termes de codes, de captation de mouvement, de restitution de ce que moi j’avais en tête d’un point de vue rendu sonore. C’est assez dingue ce qu’ils ont fait, mais c’est mecs-là ils sortent des albums, ils font d’autres trucs, ils sont terribles! Ça fait 10 ans que je suis leur travail et que je veux taffer avec eux. Il y en a peu des techniciens comme ça qui sont investis dans ce genre de technologie et qui sont aussi un peu artistes. Mais je voulais vraiment des gens qui soient sur la même longueur d’ondes que moi, autant dans le son que dans l’image qu’on voulait développer. Donc Aurélien Lafargue, Hermutt Lobby, ou encore Guillaume Batista qui lui avait déjà créé des objets de ce type-là, des objets skate connectés. Il a vécu 9 ans à Nantes, il skatait, il bossait dans un shop de skate ici et c’est aussi comme ça que je l’ai connu. Et ça me semblait important de m’entourer de gens qui étaient ‘forts’ dans leur domaine et qui savaient de quoi ils parlaient pour pouvoir bien réaliser ce projet.

Le visuel utilisé pour cette rampe sonore est une petite maquette de rampe de skate, d’où surgissent plusieurs solides géométriques. Il y a aussi des entrées comme sur un ampli et une échelle posée le côté. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
Le but était d’essayer de mettre dans une image tout ce que j’avais en tête pour ce projet. Détourner l’objet ‘rampe’ du côté purement sportif, d’en faire un objet esthétique avec ce que j’affectionne particulièrement dans le graphisme: le travail sur la géométrie, les formes très épurées, des choses simples, efficaces, lisibles. J’avais pas envie de faire quelque chose de trop savant et trop abstrait. Je voulais que, en regardant la rampe, les gens comprennent tout de suite ce qu’il se passait: « ah oui ok, le gars il déclenche ça, ça, ça… » Mais c’est musical, c’est pas un truc complètement foutraque donc c’était aussi ça le défi. Il n’y a pas la prétention de s’inscrire dans un registre d’art contemporain, ou avec un discours très cérébral, etc. L’idée est de faire en effet un objet ludique, accessible à tous et en même temps, qui reflète mon univers artistique, qui me semble pointu quand même (j’essaye d’aller au bout des choses que je développe). C’est quelque chose de différent encore, qui allie plusieurs médiums, et j’ai l’impression que ça fonctionne de ce point de vue-là aussi, parce que ça ne se prend pas trop au sérieux non plus. J’ai bien connaissance de ce qui a été fait dans la relation skate-art contemporain, j’ai été voir des artistes comme Raphaël Zarka, des gens comme ça. Mais on n’est pas dans le même propos. Nous, on est vraiment dans la création d’un objet qui a une part artistique par le graphisme et par la musique, mais qui est avant tout une expérimentation ludique.

#leu @mr20syl @stereolux_scopitone

Une vidéo publiée par Benjamin Reverdy (@benjamin_reverdy) le


Dans une précédente interview pour Tohu Bohu, vous avez affirmé en parlant de musique que « chaque projet est un prolongement logique du précédent ». Mais est-ce qu’on pourrait considérer que tous les projets que vous menez forment une oeuvre ‘globale’ ?
Ouais je pense que ça s’intègre complètement, et puis il n’y a pas de murs entre mes EPs et la rampe, puisqu’il y a des morceaux de mes EPs qui se retrouvent sur la rampe! Il y a toujours de jonctions qui se font d’un projet à l’autre, des liens… J’ai pas l’ambition de créer une oeuvre globale comme ça, je prends les projets un par un, comme ils viennent. Mais naturellement, il y a des liens qui se font, les choses sont connectées. Sur l’Echappée par exemple, j’ai utilisé des versions instrumentales d’un nouveau groupe que j’ai avec un rappeur américain (NDLR. Mr J. Medeiros des Procussions), Alltta, et 50% des musiques viennent donc de là. C’était pas forcément par manque de temps ou quoi, mais quand les choses se correspondent et s’imbriquent parfaitement, ça fonctionne. Je me prends pas plus la tête que ça.

Cette rampe sonore est le produit d’une carte blanche donnée par la région des Pays de la Loire. Ce sont principalement les ligériens qui vont pouvoir en profiter pendant quelques mois. Mais avec tout le travail réalisé pour ce U, est-ce que vous avez envie de le présenter ailleurs en France ?
On a envie de le faire tourner… En plus, on se rend compte que le dispositif n’est pas si compliqué que ça et que ça peut même s’adapter à d’autres supports. Même sur une autre rampe qui ne serait pas celle-là spécifiquement, parce que c’est une rampe de skate basique en bois, tout ce qu’il y a de plus normal, fabriquée par une boîte de Rennes qui fait pas mal de skateparks de la région. On voulait vraiment quelque chose d’assez classique pour la rampe, et c’est juste le système de projection et de captation de mouvement qui là est particulier et qui peut d’ailleurs se transporter assez facilement. Après, ça dépendra des demandes qu’on aura, mais oui c’est envisageable, ça pourrait effectivement s’inscrire dans plein de contextes…

La présentation de la rampe s’accompagne de soirées de concerts. Plusieurs artistes locaux (J.A.C.K, Samifati, Jumo..) sont à l’affiche. Comment s’est faite la programmation pour ces 3 jours à Stereolux ?
En fait, l’équipe de programmation de Stereolux m’a convié à participer aux suggestions donc je leur ai envoyé toute une liste d’artistes autant locaux que nationaux qu’internationaux. Ils ont fait le tri dans tout ça en fonction des dispos, des budgets, donc moi j’ai fait le taff facile de proposer des noms et eux sont allés piochés dans ces noms. Après on a réfléchi à des soirées assez cohérentes, en essayant de faire un truc équilibré entre les 3 soirs. Je pense qu’il y a vraiment une prog de qualité pour le coup, j’aime beaucoup tous les artistes qui passent, c’est des choses que j’écoute au quotidien. J’ai pas l’impression de les avoir beaucoup vu à Nantes donc c’est aussi l’occasion pour les gens de découvrir des trucs. Je suis assez fier de cet espèce de petit festival qu’on a monté, c’est cool!


D’ailleurs, vous participez même à une soirée-concept nantaise, De la Boucle, pas forcément connue du grand public… Quel suivi avez-vous de la scène locale, hip hop ou non ?
Le concept De la Boucle en particulier, c’est un truc que j’ai suivi, je suis allé à plusieurs de leurs soirées et c’est quelque chose que je trouve vraiment intéressant… Ça peut avoir un côté laborieux parfois, mais tu viens quand même écouter des choses qui sortent du studio, des sons qui sont vraiment frais et ça, c’est plutôt intéressant pour les créateurs comme moi qui viennent écouter ce qui se fait aujourd’hui. Il y a pas le délai de la sortie ou de la tournée qui se monte, le mec joue ce qu’il a produit presque le jour-même, et ça c’est ce que j’aime! Après oui, je suis ce qui se fait sur la scène locale. Les mecs de Samifati notamment, j’ai vu leurs vidéos. Dans un registre plus électronique, J.A.C.K, on le suit depuis un bout de temps. Je connais aussi un peu les DJs du coin,  j’essaye de m’intéresser à ce qui fait ici. Pour les autres registres, il y a Rémy Fanchin, un pianiste qui joue dans plusieurs groupes notamment avec Inuït. J’aime beaucoup ce qu’ils font, j’ai été les voir plusieurs fois en live et je trouve qu’il y a un vrai truc. Forcément, je suis aussi les amis, Moongaï, Elodie Rama toujours. Voilà ce qui me vient en tête spontanément!

Faut-il être impérativement skateur pour profiter pleinement de cette Rampe Sonore ?
Alors, on peut venir la voir en tant que spectateur en se mettant à côté, en regardant, en essayant de saisir ce qui a été développé, écouter la musique qui a été produite, c’est intéressant. A l’occasion, mais je pense que ce sera vraiment pas la priorité, si jamais vous venez voir la rampe et qu’il n’y a personne dans la salle, si vous vous retrouvez tout seul, vous pourrez marcher dessus. Il y a Guillaume Batista qui s’occupera de la médiation et qui autorisera ou non les gens. Mais cette rampe fonctionne de différentes manières, avec une seule contrainte: ça fonctionne avec une seule personne à la fois. C’est un instrument de musique donc ça se joue vraiment seul. On aurait pu faire un truc multi-capteurs, mais pour qu’il y ait quelque chose d’écoutable et de musical qui sorte, c’est vraiment plus intéressant à une seule personne !

Site de On and On


Les dates à venir :
Stereolux – Nantes : du 29 octobre au 1er novembre
Festival Bebop – L’Oasis – Le Mans : du 4 au 7 novembre
Fuzz’yon – La Roche-Sur-Yon : du 1er au 5 décembre
VIP – Saint-Nazaire : du 12 au 19 décembre
Le 6par4 – Laval : du 12 au 16 janvier
Le Chabada – Angers : du 19 au 23 janvier

Gribouille aussi un peu pour Bigre. Rigole souvent au micro de Boum Bomo sur Radio Prun'. Possède un enthousiasme musical qui va de la pop au hip hop, des légendaires ABBA aux moins connus beatmakers, en passant par la variété française des années 60/70/80. Cultive rencontres, découvertes et danses singulières.

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