LES YEUX DANS LES BLEUS : COEUR / POUMON

Il y a quelques années, le fabuleux artiste lillois Red jouait sur une projection de la demi-finale France-Allemagne 1982, match mythique s’il en est, sous le nom Séville 82. Ce printemps 2016, 18 musiciens issus de Bantam Lyons, Classe Mannequin, Djokovic, Mermonte, Slow Sliders, Souvenirs et Woodrow ont décidé de jouer sur Les Yeux dans les Bleus, film documentaire paru en 1998 et filmé cette même année lors de la Coupe du Monde de Football qui a eu lieu en France. Présenté en ouverture du festival L’Ere de Rien, le 21 avril prochain, ce ciné-concert est marqué par un esprit et beaucoup de travail, comme les gars en maillot. Rencontre avec cinq d’entre eux, Nathan et Olivier de Woodrow, Richard et Seb de Classe Mannequin et Clovis de Slow Sliders.

Comment est né ce projet ?
Nathan : C’est une idée du festival que de proposer un ciné-concert, et vu que c’est l’année de l’Euro, on a eu cette idée. Pour L’Ere de Rien, c’était une très forte envie de proposer un projet nouveau au festival. Parallèlement, vu que beaucoup de gens de L’Ere de Rien sont aussi musiciens et amis, on en a parlé, on a pris ça comme un challenge, un truc qui nous faisait marrer. Nous faisons partie d’une scène locale dense, c’est bien pour le festival que ce projet soit porté par des musiciens locaux et qui plus est par des amis.
Olivier : au delà des bières qu’on boit ensemble, ce projet nous fait nous retrouver, porter un truc ensemble ce que l’on n’a pas l’occasion de faire en tant que musicien. Chacun a son groupe, part en tournée, sort un disque, mais avec ce ciné-concert, on est sur autre chose, sur une pratique de la musique très collective. A l’image du foot qui reste quelque chose de très générationnel, il y a cette logique d’objectif à atteindre pas évident, car on n’a jamais travaillé ensemble, on forme une équipe pour l’occasion.

Comment avez-vous opéré le choix des musiciens ?
O : Nous sommes tout simplement amis, passons beaucoup de soirées ensemble à faire des blagues et c’est la meilleure blague qu’on ait trouvée.
N : Il y a donc plusieurs groupes représentés, il nous manquait juste les gars de Totoro mais ils enregistrent leur deuxième disque et ne sont pas dispos. Au total, nous sommes 18 personnes.
O : Cette logique de brasser les cartes est vraiment à la base du projet. A l’heure où on nous dit un peu « chacun pour sa peau », « faut se distinguer », on fait tout l’inverse, on n’est pas dans une compétition mais dans une même passion. Et on est tous des attaquants !

Comment avez-vous réparti les rôles ?
N : En fait, on a procédé à un tirage au sort, on a fait 4 groupes de 4 à 5 personnes. Pour la composition, c’était quand même plus simple.
Clovis : On ne savait pas comment on allait créer le truc, on s’est dit que ça pouvait être cool de tirer au sort les gens comme on tire les musiciens au sort dans le sport. On a fait en sorte qu’il n’y ait pas deux musiciens du même groupe dans ce nouveau groupe de travail pour l’occasion. Seb : C’est bien tout l’intérêt du projet, et c’est passionnant. Composer un truc assez complet en un minimum de temps avec des personnes avec lesquelles on n’a jamais travaillé.
N : Le film dure 1h45, on l’a divisé par match en 4 parties. Chaque groupe créé pour l’occasion compose sur l’une des quatre parties. On a aussi tiré au sort quel groupe jouerait le début, le milieu, et la finale. Un vrai suspens…

 

DJOKO
Djokovic © DR

 

Ca veut dire que vous avez élaboré les compositions pour chacune des parties à 4 ou 5 ?
N : C’est tout à fait ça. Chaque groupe étant autonome pour inviter des gens en plus, et pour gérer ses répés.

L’homogénéité est-elle difficile à trouver dans ces 4 parties ?
N : C’est tout le défi ! On n’a pour l’instant pas écouter le travail des autres. Mais on peut penser que ça devrait se tenir, on écoute un peu les mêmes trucs, on a des repères communs, on se connait bien.
O : Accidentellement, on aura les mêmes rythmes par minute parce que le film implique quelque chose, il a un certain rythme, les scènes de match impliquent des trucs.
N : Il y a une dimension épique, on joue vraiment du rock, de la pop, du post-rock. Et puis, le fait que ce soit de l’instrumental facilite la chose. Cela nous permet d’assouvir des choses qu’on ne ferait pas au sein de nos propres groupes en termes artistiques. Et puis, personnellement, je me retrouve à jouer de la guitare électrique pour la première fois. Et puis, il y a un principe éminemment technique qui est que l’on jouera tous sur le même matériel pour limiter les temps de changement de plateau. En termes de son, on aura une balance commune. Nous allons travailler en résidence à l’Ecole de Musique de La Balinière durant deux jours le son justement pour homogénéiser le propos. Le travail portera aussi sur la vidéo, les calages.

Y-a-t-il des gens qui jouent d’un instrument dont ils n’ont jamais joué avant ?
Richard : moi au clavier, je n’avais jamais joué de clavier, je ne sais toujours pas, mais c’est pas grave. C’est tout l’intérêt, ça nous permet aussi de travailler.

 

CLASSEMANNEQUIN©RichardBillon
Classe Mannequin @ Richard Billon

 

Le film est-il difficile à aborder ?
R : On a une réflexion sur les moments où on doit jouer, comment on sublime un peu tout ça, comment ne pas rentrer dans quelque chose de chiant, comment on laisse intervenir le film aussi. Il faut respecter la narration du film, il faut aussi permettre la lecture de la musique aussi.
N : C’est quand même un très bon film. Le montage est très intéressant, intelligent, très sobre, pas si orienté foot que ça. Ce qui est raconté, c’est une aventure humaine, comment une équipe se forme.
O : Avec un Aimé Jacquet qui est plus que central. Il défend le collectif, et c’est bien le propos du film.
N : Il est tellement important, central dans le film et l’histoire, que spontanément, on ne joue pas de musique quand il parle. Il faut aussi laisser respirer le film. La musique est mieux si le film garde sa place. Le film est si émouvant que les gens doivent rentrer dedans. La musique sublime aussi parfois ce qui est filmé.

Y aura-t-il une part d’impro ?
S : non, on peut pas se permettre.
R : Clovis par exemple a un jeu très improvisé mais cela reste dans les manières de faire de chacun. Et puis, c’est chronométré, on est conduit par cet élément. Mais il y a des parties plus atmosphériques, des textures sonores qui permettent un peu d’impro, mais c’est minime.

Vous avez de réels partis pris musicaux ?
R : Il y a différentes phases, des phases de tension, des scènes de prépa, de réveil, d’entrainement. On a tenu compte de ça dans notre groupe sans tomber dans le pastiche. On s’imprègne de ces ambiances pour prendre des directions mais on est aussi sur une création à part entière de musique.
O : On appuie ce qui est raconté ou on prend à contre-pied, on choisit librement le traitement de ces émotions.

Sur la résidence, le travail technique va porter sur quoi plus précisément ?
N : Sachant qu’on va jouer sur les mêmes amplis, les mêmes instruments, qu’on va peut-être devoir faire des pedal-boards communs, il va y avoir un travail d’appropriation du matériel. Ces contraintes sont excitantes.
O : On prend tellement de plaisir à le faire et puis on est confiants ! Comme avant la finale !

 

woodrow
Woodrow © DR

 

Sur les méthodes de composition, vous avez géré ces différences de quelle manière ?
N : Je travaille avec Axel, Corentin et Sylvain, je connais leurs groupes respectifs, j’ai une position de fan même vis-à-vis de leurs groupes, je peux imaginer leur manière de travailler. Dès lors qu’on commence à travailler ensemble, on est intrigué, surpris. On avait pas anticipé tout ça. Cette expérience est totalement bénéfique pour chacun de nous dans nos propres groupes.R : On invente l’interaction, on invente les arrangements. On a laissé de la place à chacun, il y a une sorte de respect mutuel peut-être plus fort dans la mesure où on est en situation nouvelle. C’est très enrichissant.
O : Comme dans le sport, pour nous, il a fallu préciser les positions de chacun, prendre en compte les personnalités de chacun, et se passer la balle.
S : Pour nous, ça se passe très simplement, chacun a ramené ses idées. Personnellement, j’ai déjà vécu une expérience de création autour d’un ciné-concert et je sais qu’il ne faut pas trop s’égarer sur dix milles trucs, il faut garder les bonnes idées mémorisables rapidement, laisser de la parole.
R : Il y a vraiment eu de la jouissance quand on a fait le tirage au sort. On s’est tous dit : « un tel va jouer avec un tel, qu’est ce que ça va donner, c’est improbable ». C’est vraiment excitant ! Le film en tant que tel ne me fait pas tripper, je ne suis pas un ultra foot non plus, mais ça m’intéressait de me confronter à des musiciens que je ne connaissais pas.
O : On n’est pas loin du team-building, ce concept se matérialise par la musique, parce que c’est notre moyen de communiquer. On a la chance d’avoir un cadre via L’Ere de Rien pour cristalliser des gens et une époque à Nantes.

Est-ce qu’un enregistrement sonore aurait de l’intérêt ?
C : Sans le film, non pour moi ce n’est pas très intéressant. La musique fait partie du film, et inversement.
R : La musique est évolutive, elle évolue avec les images.

Ce projet est-il amené à perdurer ou est-il conçu que pour le festival ?
N : On aimerait bien le rejouer dans le cadre de l’Euro qui a lieu en mai, juin et juillet. En 1998, on était presque tous gamins quand la France a gagné, on a une affection pour le football même si on ne suit plus trop les matchs, on a tous eu beaucoup d’émotion lors de cette compétition qui reste. Il y a une affection particulière pour ce film qu’on a tous regardé. On serait vraiment partants pour le jouer dans le cadre de l’Euro, même si là on se concentre vraiment sur cette date du 21 avril, on verra après.

 

Site L’ERE DE RIEN

 

 

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Rédactrice en chef de ce site internet, chargée d'info-ressources à Trempo. Passionnée évidemment par la musique, toutes les musiques, mais aussi par la mer et la voile, les chevaux, la cuisine et plein d'autres choses.

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