MICHAEL PARQUE : PORTRAIT D’UN PHOTOGRAPHE

Citizen Jazz, les Rendez-Vous de l’Erdre, Le Pannonica, le collectif 1name4acrew, autant d’acteurs du jazz qui confient leur image à un homme, Michael Parque. La patte noir et blanc, la focale sur les visages, les mouvements, les regards, Michael Parque développe au fil du temps sa propre approche photographique. Il nous l’explique…

Photo bandeau : Gianluca Petrella © Michael Parque

 

Michael Parque.Peux-tu présenter ton parcours, comment es-tu devenu photographe ?
J’ai toujours été attiré par la photographie, par les grands photographes. Comme la plupart des gens, j’avais un petit appareil compact qui me suivait partout en vacances. Sans chercher à rentrer dans la technique j’essayais quand même de trouver des sujets, des cadrages intéressants. Disons que j’avais le goût de la photographie mais ne me donnais aucun moyen pour progresser. En 2012 j’ai commencé à passer beaucoup de soirées au Pannonica et un jour j’ai eu l’idée de prendre mon appareil. Au fil des concerts je me suis rendu compte que c’était un sacré challenge technique et que je n’avais pas tous les outils, mais je me suis pris au jeu. Je me suis donc plongé dans des livres techniques pour trouver des réponses et j’ai aussi investi dans du matériel plus sérieux. Petit à petit mes photos ont eu du succès sur les réseaux sociaux et les musiciens, le Pannonica, m’ont contacté pour les utiliser. C’est comme ça que j’ai rencontré les membres du collectif 1name4acrew, on s’est tout de suite très bien entendus et ils m’ont littéralement adopté. Ensuite j’étais présent à tous leurs concerts, répétitions, sessions de studio… Une vraie amitié est née et du coup j’ai beaucoup et rapidement appris avec eux, d’ailleurs j’ai intégré le collectif depuis. Ensuite tout est allé très vite, la revue 303 m’a commandé une trentaine de photos pour son numéro sur le jazz, Citizen Jazz m’a demandé de rejoindre l’équipe, les Rendez-Vous de l’Erdre m’ont proposé d’être le photographe officiel du festival, une de mes photos à été sélectionnée parmi les 30 photos de jazz de l’année 2015 par Jazz World Photo, j’ai été deux fois « photographe du mois » sur le site new-yorkais All about jazz. A partir de ce moment là j’ai décidé de prendre un statut professionnel d’auteur-photographe.

Pourquoi photographier des musiciens plutôt qu’autre chose ?
En fait, je me nourris de musique chaque jour, c’est quelque chose dont je ne peux pas me passer. J’ai commencé à acheter des disques je devais avoir 12 ans, du Bowie, du Ac/Dc…J’ai découvert le jazz adolescent, et j’ai creusé le sujet un peu plus tard, quand j’étais à la fac. Là j’ai vraiment débuté une discothèque qui aujourd’hui doit compter pas loin de 5000 albums. J’ai lu tous les bouquins qui me passaient sous la main sur le jazz et ses musiciens, des analyses, des biographies… Pendant longtemps, je n’ai rien écouté d’autre mais j’ai découvert des musiciens comme Zappa qui m’ont ouvert à d’autres styles. Aujourd’hui, j’écoute vraiment de tout, de Messhugah à Steve Reich, des Upsetters à Carl Craig, de Mozart à la J-pop, rien ne m’arrête. Donc photographier des musiciens, même si cela m’a pris un certain temps, c’est un prolongement logique à mon immersion dans le monde de la musique. Je pense aussi que ma culture musicale a beaucoup facilité mon intégration auprès d’eux. Quand on en connaît les codes, c’est toujours plus facile d’appréhender un milieu. J’aurais beaucoup de mal à faire de la photo sportive par exemple.

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Christophe Lavergne  – Ekko © Michael Parque

Quelles sont tes intentions photographiques ?
Si je connaissais précisément mes intentions, on toucherait à la fin de l’aventure je crois. Je mettrais ça sur deux plans quand même, un artistique et un journalistique, même si cela se superpose. Sur le plan artistique, c’est flou pour moi encore, j’aime bien me garder une part d’improvisation. Ce qui est sûr, c’est que j’ai besoin que l’on ressente la musique qui est derrière mon image qui elle est silencieuse, alors je vais chercher une dynamique dans la scène qui rende sonore ce qui ne l’est pas. Dans un concert, ça ne vient souvent qu’au bout d’un certain temps, quand la musique t’enveloppe vraiment. Là, tu sais que les situations vont arriver. Parce que rien ne ressemble plus à une photo de saxophoniste qui souffle dans son instrument qu’une autre photo d’un saxophoniste et qu’à la longue c’est ennuyeux, il faut trouver l’approche qui la rende intéressante, originale. C’est à ce moment là que tu dois capter un trait de personnalité de l’artiste, parfois dans un simple regard et rarement quand il souffle à fond dans son saxophone. Je préfère de loin m’exprimer sur des répétitions ou un soundcheck et privilégier ce trait plutôt que la performance devant le public où le musicien sera peut être plus attentif à son paraître, avec une image plus lissée, plus étudiée. Sur le plan journalistique, ce qui m’intéresse c’est qu’en tant que photographe on est un témoin privilégié de l’histoire de la musique, elle s’écrit devant notre objectif. De plus, il est important pour moi de montrer la richesse et la vitalité de la scène de ma région, qui est exceptionnelle. Il y a un côté archiviste aussi, on est la mémoire de ces événements qui peuvent paraître futiles et éphémères à certains. Il faut avouer que photographiant essentiellement des musiques instrumentales improvisées, je suis dans une toute petite niche qui n’intéresse pas grand monde aujourd’hui, mais qui, avec le temps et le recul nécessaire, trouvera son écho, j’en suis sur. C’est crucial pour moi de documenter cela.

Comment vis-tu les concerts alors que tu les photographies ? Parviens-tu à être dans le concert malgré tout ?
Franchement, quand je photographie ou non c’est très différent. Quand je travaille, à un certain moment du concert, je me sens enveloppé par le son, je suis comme sous hypnose, plus rien ne m’atteint en dehors de la musique et c’est bien souvent là que les photos arrivent. Il me semble être à cet instant complètement en phase avec les musiciens, j’arrive même à anticiper leurs mouvements et du coup je vois plein de situations, de cadrages intéressants. Je pense qu’alors je ne suis plus dans le même état que le public, c’est comme si j’étais sur scène, flottant entre les musiciens, je perds l’attention que peut avoir un spectateur qui capte tous les détails de l’extérieur. Je n’ai plus de vue panoramique du concert. A l’inverse, j’avoue que quand je ne photographie pas, les mains dans les poches, je me sens parfois à côté de la musique, même sur un super concert qui sur le papier à tout pour me plaire. J’ai vu vraiment beaucoup de concerts en 30 ans, beaucoup de très bons musiciens, cela me fait penser à la plongée sous-marine que j’ai pratiquée assidûment à une époque. J’avais remarqué qu’un bon nombre de plongeurs expérimentés, un peu blasés par tout ce qu’ils ont vus finissent par faire de la photographie sous-marine pour s’occuper sous l’eau ! Je dirais que maintenant, sans être blasé loin s’en faut, la photographie permet d’épicer mon expérience du concert.

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Joachim Florent – François Ripoche et Fred Chiffoleau © Michael Parque


Quelles approches as-tu concernant le live et les photos de presse ? Ont-elles des points communs d’ailleurs ?
Je recherche le naturel avant tout dans les deux cas. J’aime beaucoup certaines photos de presse très préparées, préméditées, en studio, qui peuvent avoir un rendu vraiment très bon. Par contre, ce n’est pas du tout ma culture, aujourd’hui en tout cas et d’ailleurs je n’ai pas de studio, je travaille complètement « live ». C’est pourquoi une grande majorité de mes photos qui servent pour la presse sont issues de concerts ou de répétitions, de résidences voire de balances et ne sont pas des photos posées. Ce sont des instants vrais, des tranches de vie, captés sur des plages de travail de l’artiste. Là le photographe a complètement la main sur ce qu’il fait, déjà parce que le musicien ne fait pas attention à lui. Sur des photos posées, il y a toujours le risque de se laisser influencer par le sujet, qui désire être pris comme ceci ou comme cela. Moi j’aime bien garder le contrôle sur ce que je fais, et puis on tombe facilement dans la photo de mode ou de pub, ce qui n’est plus mon propos.

Tu photographies beaucoup les musiciens de jazz, cela correspond à tes goûts musicaux ?
Oui même si le terme jazz est vraiment trop restrictif aujourd’hui. Je parle plutôt de musiques improvisées, le jazz n’en est qu’une partie. Après la fac, pendant 15 ans je n’ai quasiment écouté que du jazz sous toutes ses formes et un peu de classique. Puis j’ai redécouvert le rock avec le métal extrême en fait, c’est un peu un parcours à l’envers. Souvent, on écoute du rock, et en vieillissant, on se penche sur le jazz et le classique. Les barrières entre genres, ça ne me parle pas de toutes façons, l’approche par style ne m’intéresse pas, j’écoute de tout pourvu que ça soit bon, du jazz, du rock, du noise, de l’électro, du rap peu importe, mais j’ai besoin d’improvisation et d’une certaine virtuosité instrumentale. Mon réseau professionnel est néanmoins jazz, j’aimerai l’élargir à d’autres musiques, j’aimerais être présent à HIP OPession, au Hellfest, à Scopitone, mais je ne peux pas être partout et il y a aussi je pense un risque à se disperser. Mon truc à moi c’est quand même les musiques improvisées plutôt expérimentales et hardcore.

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Marc Ducret – Louis Sclavis et Simon Goubert © Michael Parque

Quelle vision as-tu du jazz d’un point de vue photographique, y-a-t-il des choses belles à photographier propres à cette musique ?
Les grandes stars du jazz dans les festivals sont logées à la même enseigne que les stars de la pop, éclairages stroboscopiques, volume sonore très fort, salles de plusieurs milliers de personnes, écrans géants, service de sécurité,etc. Je fuis cela et me concentre sur les petites salles, les cafés concerts et encore les festivals à taille humaine. Je crois que le jazz plus que d’autres formes de musique à besoin d’une certaine proximité avec le public. Il y a en plus une certaine sobriété des musiciens de jazz dans leur rapport à la scène qui me convient bien. Je n’ai pas l’impression de faire des photos de feux d’artifice ou de mode. Je peux me concentrer sur l’essentiel, l’expression des visages, les regards qui se croisent, les corps qui esquissent deux pas de danse. Je ne pense pas donc qu’il y ait plus de belles choses à photographier dans le jazz, mais que mon œil trouve plus belles les conditions dans lesquelles je me retrouve en situation de photographier.

Tu photographies beaucoup au Pannonica, comment considères-tu ce lieu ? Qu’apporte-t-il en termes de « décor » ?
On en revient à la sobriété de la scène, de l’éclairage qui permettent de se focaliser sur l’essentiel. 140 places assises ça reste vraiment à l’échelle humaine. L’écoute est très attentive aussi, recueillie. Je connais bien l’équipe, on s’y sent à l’aise, comme chez soi autour d’un verre avec des amis, c’est pareil pour les musiciens. Inconnus ou célèbres, peu importe, ils se fondent facilement dans le public, au bar, après le concert. Ils sont abordables, ça permet d’échanger sur les impressions que l’on a eu, parler de l’actualité des groupes… Les lieux comme le Pannonica se font rares, tous les musiciens qui y passent le disent, il faut se battre pour conserver ces lieux de création conviviaux. Pouvoir discuter avec Jim Black, un verre à la main, de la technique ébouriffante du trompettiste Peter Evans c’est quand même génial.

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Tangerine (Jean-Jacques Becam) © Michael Parque

Quel(le) photographe te fascine ?
C’est très difficile de n’en citer qu’un seul. Pour ce qui est du jazz, j’ai été très marqué par l’oeuvre de Francis Wolff co-fondateur du label Blue Note. J’ai découvert le jazz au travers de nombreux albums de ce label mythique, et tout de suite, j’ai été fasciné par les pochettes de Reid Miles avec ses photos. Il photographiait durant les sessions d’enregistrement dans le studio de Rudy Van Gelder, un ingénieur du son complètement dingue. Ses cadrages et son noir et blanc, sa façon de capter l’instant sont incroyables. Difficile en France de ne pas citer Guy Le Querrec qui à une approche unique des musiciens, j’y reviens régulièrement et son regard m’étonne toujours autant. Sinon, mais cela n’a rien à voir avec la musique (bien qu’il était passionné de jazz et a fait une superbe photo de Thelonious Monk qui illustre l’album Monk sur le label Columbia en 1964), je suis impressionné par W. Eugene Smith et en particulier sa série « Country doctor ». J’ai passé des heures à la regarder, c’est juste parfait.

L’artiste que tu rêverais de photographier ?
John Zorn ! C’est pour moi un des plus grands musiciens actuels. J’étais présent bien entendu pour ses 60 ans à la Villette, un vrai marathon de concerts mais les photographies était interdites. Peu importe, j’étais très bien dans mon rôle de spectateur. J’ai pour projet un peu fou de partir plusieurs semaines à NYC, le suivre dans son travail quotidien pour faire un vrai photo-reportage sur ce musicien incroyable, l’idéal serait que cela se finalise dans un beau livre. C’est un projet difficile à monter, financièrement déjà et qui demande du temps, puis il faut que le maître donne son accord ! C’est bien ancré dans un coin de ma tête.

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Joe McPhee © Michael Parque

Site MICHAEL PARQUE

Rédactrice en chef de ce site internet, chargée d'info-ressources à Trempo. Passionnée évidemment par la musique, toutes les musiques, mais aussi par la mer et la voile, les chevaux, la cuisine et plein d'autres choses.

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