Musique et Poésie en improvisation

Quatorzième du nom, cette édition du festival Midi Minuit Poésie, devrait une fois de plus nous faire découvrir des auteurs, des artistes, des pays, des écrits, des convictions, de la poésie ! A la croisée des arts, puisqu’il s’agit aussi d’associer la poésie au cinéma, la poésie à la photographie et la poésie à la musique, Midi Minuit Poésie est donc à prendre comme un espace de frottements, de dialogue entre expressions aussi diverses soient-elles. Rencontre avec Magali Brazil, Directrice de la Maison de la Poésie autour de ces croisements entre poésie et musique.

 

Il y a toujours une large place laissée à la musique dans Midi Minuit Poésie, pourquoi cela ?
La Poésie et la musique entretiennent une relation complice depuis toujours. L’image du poète et sa lyre, bien que surannée aujourd’hui, illustre malgré tout cette association naturelle et originelle entre ces deux arts complémentaires. L’importance de l’oralité en poésie induit son rapprochement évident avec la musique. La phrase poétique joue sur les sonorités, s’organise sur une rythmique choisie et en cela, peut se lire comme une partition musicale. À l’inverse, le langage musical accueille ou rencontre particulièrement bien le langage verbal avec cet apport inhérent à lui-même : le signifié et le signifiant suggérés par le mot.
Provoquer ces rencontres entre poésie et musique dans un festival de poésie comporte donc un intérêt artistique du fait de cette proximité (la voix est un instrument de musique…), mais il y a aussi pour nous un intérêt en terme de médiation de la création poétique, souvent marginalisée, confidentielle, peu populaire. Croiser les disciplines permet de décloisonner les arts, croiser les publics, d’ouvrir le plus possible le genre poétique à toutes les oreilles en intéressant les publics davantage orientés vers la musique.

Quels sont selon toi les points communs entre ces deux expressions ?
L’importance de la rythmique, le son et le silence, la force suggestive, l’entre-lignes qui invite l’auditeur a avoir une place active dans l’élaboration du sens, dans sa perception sensorielle et émotionnelle. Un poème résonne comme un fragment de musique.

Trois rencontres associent musique et poésie, Will Guthrie&Anne Waldman, François Corneloup & Claude Favre, Cyril Secq et Samuel Rochery. Pourquoi ces choix ? Quelle est la commande ?
Ces duos répondent à différents cas de figure, mais il s’agira à chaque fois d’une rencontre inédite :
Cyril Secq (guitariste du groupe nantais Astrïd) et Samuel Rochery (auteur mais également bassiste) avaient déjà travaillé ensemble en musique. Lorsque nous avons invité Samuel pour cette édition à éventuellement rencontrer un musicien,  il a souhaité continuer la collaboration avec Cyril en l’emmenant cette fois-ci dans son travail d’auteur.
La rencontre Claude Favre (poète) et François Corneloup (saxophone) s’est formée par l’entremise de Dominique Pifarély (violoniste) qui joue en duo avec Claude Favre, et que nous invitions à ces côtés. Pas disponible à la date de MidiMinuit, Dominique Pifarély a pressenti François Corneloup, avec qui il joue régulièrement. Il a donc adopté le rôle que nous jouons régulièrement, comme par exemple avec le dernier duo : pour Anne Waldman et Will Guthrie, c’est nous qui avons pressenti ce rapprochement, ce que nous aimons faire ponctuellement dans notre programmation. Anne Waldman s’inscrit dans le mouvement de la beat generation. Elle se produit sur scène avec des performances très physiques, avec une énergie qui nous semble pouvoir rejoindre de manière créative et productive celle de Will. Le souffle, la voix de Anne Waldman et le jeu de Will ont en commun une essence pulsée, rythmique, nette. Ces choix relèvent toujours d’une intuition difficilement explicable avec précisions et comporte toujours le risque que la complicité ne tisse pas… Mais jusqu’à présent, nous avons surtout eu de belles surprises dans la formation de ces duos.

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Cyril Secq et Samuel Rochery

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Claude Favre (©Benjamin Alvarez) et François Corneloup

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Anne Waldman et Will Guthrie (©Val K)

 

Il se trouve que les trois artistes musiciens gravitent autour du jazz, des musiques improvisées et expérimentales. Ce sont des univers qui se marient particulièrement à la poésie ?
Ta question me permet de préciser ma dernière phrase sur un point important : dans tous les cas, musiques improvisées ou autre genre musical en rencontre avec le poème est un pari risqué. L’équilibre est fragile, la musique peut prédominer, ou au contraire la voix et le texte se fermer. Qu’attendons-nous au juste dans une telle collaboration ? Surtout pas que l’un vienne illustrer, excuser l’autre, mais bien produire une œuvre unique, nouvelle, que le texte et la musique ne produiraient pas seul. L’écoute intime et profonde que le musicien et l’auteur doivent se proposer est essentielle. Cette ouverture extrême à l’autre est le moteur premier des musiques improvisées qui implique l’ici/le maintenant. Le ressort des musiques improvisées par définition repose sur la composition dans l’instant et suppose donc une qualité d’écoute de l’autre intense, productrice d’une exacerbation émotionnelle. Du moins, c’est la recherche de la démarche. Aussi, l’association Poésie / musiques improvisées permet a priori d’éviter le piège de l’illustration musicale. Ce qui n’exclue pas de belles réussites entre poésie et autre genres musicaux, mais cela suppose un vrai temps de création entre les artistes, et donc des moyens, que pour l’instant, nous ne pouvons proposer.

Tu as une rencontre de ce type rêvée ? Deux artistes (l’un(e) musicien(ne), l’autre auteur(e) que tu rêverais de voir collaborer ?
Je ne crois pas avoir une « rencontre rêvée », du moins les envies changent avec le temps au fur et à mesure des découvertes. Il me plait de proposer les conditions de rencontres qui peuvent devenir fortes pour l’auteur et le musicien. Le festival MidiMinuitPoésie est le bon support pour cela. Cette année, on a souhaité clôturer le marathon de douze heures de lectures, lectures-concerts, performances par un bœuf qui invite les auteurs et artistes qui le souhaitent à présenter des duos, trios… La plupart ne se connaissent pas et ont le temps du festival pour se rencontrer et percevoir des désirs de collaborations. À chaque édition du festival, de telles rencontres se produisent, ce qui nous a amené à proposer ce bœuf cette année. Ma rencontre rêvée du moment rejoint ta question suivante : Steve Albini, du groupe américain Shellac, et Mathias Richard, notre poète punk invité à cette édition du festival.

Ton coup de coeur musical et poétique du moment ?
Le tout nouveau et attendu Shellac donc, pour la musique : Dude incredible ! Et Mathias Richard qui à lui tout seul joue cet équilibre entre poésie et son dans le travail de sa voix lors de ses performances. Sa phrase est un flux énergique : ça pulse et cherche l’intensité, sur une tonalité punk, métal mais aussi tribale et animale. C’est jubilatoire !

 

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Rédactrice en chef de ce site internet, chargée d'info-ressources à Trempo. Passionnée évidemment par la musique, toutes les musiques, mais aussi par la mer et la voile, les chevaux, la cuisine et plein d'autres choses.

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