NO TONGUES – DU SOUFFLE ET DES COSTUMES

Comme fondement pour cette toute première création de No Tongues, le quartet expérimente à partir des cultures et des voix. Piochant des oeuvres du disque Les Voix du Monde. Une anthologie des expressions vocales, Matthieu Prual, Ronan Courty, Ronan Prual et Alan Regardin visitent les musiques de tradition orale à travers des réinterprétations aussi étonnantes que travaillées. Ce répertoire présenté en août dernier au festival des Heures d’Eté, sera à nouveau joué au Nouveau Pavillon après quelques mois de travail et un enregistrement. Longue entrevue avec Matthieu Prual, l’initiateur bavard…

Photo bandeau : No Tongues © DR



Comment as-tu appris la musique ?
Ma tout première éducation musicale vient du chant et de la musique que j’ai jouée avec mon père pendant toute mon enfance. Lui faisait de l’éveil musical et il était chef de la chorale du village. Mes toutes premières émotions musicales viennent de là. J’ai fait des études de jazz en écoles de musique, j’ai appris à jouer mon instrument dans cette esthétique avec une attirance certaine pour les choses free et les structures difformes, ce qui m’a amené vers le free-jazz et l’improvisation. Quand on est improvisateur, on retrouve des façons de faire d’enfants vis-vis de son instrument. Beaucoup de moments me ramènent à cela, d’autant plus que je réalise des disques pour enfants. Je suis autodidacte pour beaucoup d’instruments, guitare, basse et batterie, j’ai fait des études de son et me suis vite rendu compte que je n’étais pas du bon côté du micro. J’ai repris le sax, du solfège, tout cela de manière intensive pour rentrer en classe de DEM, cursus que je n’ai pas fini d’ailleurs.

Cet apprentissage t’a un peu ennuyé ?
L’apprentissage te fait rentrer dans un moule et il y a très peu de personnes qui te mènent vers une réflexion sur la création. D’un point de vue technique, c’est bien, mais en termes de composition, c’est beaucoup moins bien. Je n’ai jamais appris l’improvisation. A l’époque, il n’y avait pas de classe de musiques actuelles, ni de classe d’improvisation. Mais j’ai rencontré beaucoup de musiciens et j’ai senti que j’avais besoin d’expérimenter autrement. Je me suis intéressé en 2002/2003, à la musique improvisée et à la musique contemporaine, découvrant John Cage, Morton Feldman, György Ligeti et toute la scène des musiciens improvisés. A cette époque, j’avais aussi en tête d’explorer les musiques traditionnelles, je prenais des cours d’écriture au Conservatoire avec Dominique Le Voadec qui nous avait fait écouter à suivre Lux Aeterna de Ligeti et des chants taïwanais. Il y avait une ressemblance entre ces deux expressions bluffante. A cette même période, j’écoutais beaucoup le disque Les Voix du monde, comme source d’inspiration, comme repère aussi pour comparer, comprendre ce que je faisais avec la musique.

 

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Il y a une tension entre le besoin de faire une musique qui me soit très personnelle, qui parfois implique une certaine solitude, et puis l’amour d’être avec d’autres pour créer se sortir de soi-même

 

As-tu ce besoin de jouer toujours avec d’autres ou es-tu plutôt attiré par l’envie de solo ?
Il y a une tension entre le besoin de faire une musique qui me soit très personnelle qui parfois implique une certaine solitude, et puis l’amour d’être avec d’autres pour créer et se sortir de soi-même. Il y a une grosse partie de moi qui est solitaire, j’aime composer, jouer seul aussi. Je suis par exemple parti ce matin jouer en forêt dans la brume. La musique dehors a toujours été pour moi très importante, le son résonne différemment et puis il y a une présence au monde qui n’est pas la même qu’en studio ou en salle.

 

L’envie avec la création Les voies du monde, c’est d’enfiler des musiques comme on enfile un costume et de faire nos mouvements dedans en se laissant un peu porter aussi

 

Pour en revenir à No Tongues, l’idée d’évoquer la mémoire, les cultures, est-ce un but en soi ?
Une chose me pose problème depuis longtemps en tant que musicien, c’est le monde du spectacle. Dernièrement, j’ai été convié comme invité surprise musicien à un anniversaire de mariage. A d’autres prises, j’ai été invité à jouer pour des enterrements. Dans ces moments-là, j’ai l’impression d’être vraiment musicien, encore plus musicien que lorsque je suis dans une salle de spectacle. C’est relié à la vie, cela modifie son propre jeu, et comment les gens reçoivent la musique. Dans les musiques traditionnelles, dans leur milieu d’origine et dans leur époque d’origine, il y a des fonctions et cela modifie beaucoup la fonction originelle de la musique. Elle est très dénaturée aujourd’hui. Le fait d’aller vers ces musiques-là aujourd’hui dans mon parcours est lié à tout cela.
L’autre chose c’est une sorte de croyance que la musique véhicule des choses dans le temps, elle se fabrique avec des paysages, des matières qui se transmettent dans les sons. Parfois même les divinités et la cosmogonie interviennent. Tous ces éléments, plus ou moins imaginaires, fabriquent la musique homme par homme au fil des générations particulièrement dans les musiques traditionnelles.
Pour aller un peu plus loin, j’ai longtemps travailler avec acharnement le répertoire de Charlie Parker. Au bout d’un moment, j’ai eu des sortes d’hallucinations, je sentais une vitalité incroyable comme si Charlie Parker me transmettait son énergie voyant que je jouais ses morceaux. Alors, pour en revenir à l’idée de jouer le répertoire des autres, transmettre la mémoire, c’est vrai que jouer le répertoire de quelqu’un, c’est comme enfiler son costume et avec ce costume, tu bouges comme ci ou comme ça, et cela créé un mouvement de vie qui fait que tu as des expériences. L’envie avec la création Les voies du monde, c’est d’enfiler des musiques comme on enfile un costume et de faire nos mouvements dedans en se laissant un peu porter aussi. On aspire à se faire du bien en jouant à notre époque des répertoires traditionnels, en les vivant aussi. C’est un peu ésotérique tout ça, je le conçois.

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No Tongues – résidence Nouveau Pavillon © Audrey Alliot

 

Comment as-tu porté ton choix sur les trois complices de No Tongues et peux-tu évoquer le rapport que tu as avec l’un d’eux, Ronan, ton frère, comment la complicité familiale se traduit dans la musique ?
On a grandit ensemble avec la musique, on a monté des groupes ensemble comme Shango Blues Band ou encore Les Droogies. A un moment, je suis parti vers l’improvisation et des réflexions abstraites vis-à-vis de la musique. Ronan a gardé un lien à la musique pulsée, au groove. On a joué assez peu ensemble pendant toute une période. On se retrouve sur No Tongues, projet qui permet bien de recoller notre solidité musicale, notre sens commun musical. Nos deux orientations se retrouvent totalement dans ce projet. Pour ce qui est de Ronan Courty, on était au Conservatoire ensemble, et puis j’ai connu Alan au sein du groupe Diöz.

 

…une démarche qui était de commencer par imiter au maximum l’original pour mieux chercher des orchestrations, utiliser les timbres un peu particuliers de chaque instrument

 

Ces choix ont-ils été guidés par rapport à une idée précise d’instrumentarium, et notamment la paire de contrebasses, chose peu commune quand même ?
Oui, j’avais très envie de rejouer avec mon frère contrebassiste, et avec Ronan Courty, luis aussi contrebassiste. Idem pour Alan. Aussi parce que ce sont des amis, et se retrouver dans un rapport d’expérience ensemble assez directe me plaisait. Dans l’approche, je leur ai proposé de travailler sur des morceaux des Voix du monde que j’avais sélectionnés avec une démarche qui était de commencer par imiter au maximum l’original pour mieux chercher des orchestrations, utiliser les timbres un peu particuliers de chaque instrument. J’insiste sur le fait qu’il s’agit vraiment d’une création à quatre, chacun se positionne en imitant et ensuite on improvise, on réécoute, on discute, mais on ne passe jamais par l’écriture préalable pour rester dans l’idée de la tradition orale. Les arrangements se font en répétition ensemble et se fixent à un moment.

 

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Chacun dépasse un peu son propre instrument ou pas ?
Oui, on s’autorise à dire en tous cas  ce que l’on préfère dans le jeu des autres. Nos diverses expériences nous ont amené à jouer avec d’autres trompettistes ou d’autres contrebassistes ou saxophonistes, on a une lecture de ces instruments et on s’autorise à se faire des propositions et surtout à être d’accord. Il y a des parties improvisées avec des façons de faire prédéfinies sur le modèle par exemple des inuits et de leur souffles.

Le fil rouge serait le côté un peu cru, un peu brut de la musique.

 

La diversité des morceaux de par leur provenance géographique mais aussi de par leurs jeux, c’est simple de garder une homogénéité, un fil rouge sur la formule « live » ?
Le fil rouge serait le côté un peu cru, un peu brut de la musique. Les instruments étant les mêmes sur tous les morceaux, il y a une homogénéité. Et puis, le choix des morceaux s’est fait exclusivement par goût musical.

Le partenariat avec Le Nouveau Pavillon s’est fait comment ?
Sylvain Girault, le directeur de la salle, a vraiment aimé le projet dans le sens où il a envie que la musique traditionnelle ne reste pas bloquée sur une forme un peu « musée » . Il aime les expériences qui emmènent la musique traditionnelle vers des nouveaux horizons. Ce qui est singulier c’est que ce sont des musiciens plutôt au répertoire expérimental ou contemporain qui vont vers la musique traditionnelle et pas l’inverse comme lui le connait davantage et le pratique même, à savoir des musiciens de musique traditionnelle qui vont vers des musique plus actuelles.

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No Tongues à La Grande Boutique © DR

Le répertoire étant ce qu’il est, avez-vous une approche un peu pédagogique de ces répertoires et cultures ?
On a pris le temps en résidence de travailler la manière de donner ou pas les informations relatives aux chants originaux. L’idée est de situer au moins géographiquement et donner quelques petites clés sans rentrer dans concert conférence qui alourdirait trop le truc. On a travaillé sur un document remis au public qui présentent les chants abordés en concert, pour une fois passée l’émotion musicale du concert, on puisse découvrir les originaux.

Quel est le dernier disque que tu as acheté ?
Claire Bergerault et Jean-Luc Guionnet, un duo voix/orgue.

 

…ce genre de musique « pointue » ne se trouve quasi plus en magasin. La mode du vinyle a comme effet de rendre quasi impossible le dépôt de CD dans ces esthétiques musicales.

 

Comment découvres-tu et trouves tu ce genre de disque qui de par sa couleur esthétique ne doit pas être si facile à obtenir ?
J’ai découvert le duo, même si je connaissais Jean-Luc Guionnet déjà, en écoutant l’émission A l’improviste d’Anne Montaron sur France Musique. Quant à l’objet, je l’ai acheté par internet il vient d’Angleterre, il est signé sur un label anglais. J’achète beaucoup de disques, ce sont aussi des musiques que l’on voit peu sur scène. Effectivement, ce genre de musique « pointues » ne se trouve quasi plus en magasin. La mode du vinyle a comme effet de rendre quasi impossible le dépôt de CD dans ces esthétiques musicales. On se rabat sur les concerts et quelques échoppes du style Le Souffle Continu à Paris ou XX à Brest . Mais internet permet de pouvoir les acquérir quand même facilement.

A propos de disque, cette création est-elle amenée à figurer sur un disque ?
On vient de passer une semaine à la Grande Boutique à Langonnet, avec un énorme travail sur les prises de son. On terminera le mix mi-janvier et le disque devrait sortir si tout va bien courant 2017 sur le label Ormo que l’on vient de rejoindre.

Site NO TONGUES

Rédactrice en chef de ce site internet, chargée d’info-ressources à Trempo. Passionnée évidemment par la musique, toutes les musiques, mais aussi par la mer et la voile, les chevaux, la cuisine et plein d’autres choses.

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