La mer est basse, la mer est basse devant nous…
Elle se dégage assez loin dans la baie d’ailleurs et reviendra au galop de cheval d’ici peu.
J’ai le temps de flâner. J’arpente les dénivelés boueux du sentier des douaniers en surplomb où l’on ne croise plus tellement de ces pères la morale de la maréchaussée, la contrebande semble pourtant toujours d’actualité. Après le gros arbre-totem penché par le vent – judoka par intuition qui courbe l’échine à l’horizontal pour laisser filer la force de l’adversaire – je laisse à main droite le grand bâtiment gris. Ancienne école, pensionnat ou résidence de sœurs – on ne sait pas – devenu colonie pénitentiaire de vacances pour enfants abandonnés par la famille occupée au travail pour la patrie. Il est étrange ce bâtiment, il ferait facilement l’affiche pour un film dérangé et angoissant. Shining en bord de mer. Carnival Of Souls à la Rogère. En attendant, il fait figurant sur les photos promotionnelles du dixième disque d’un chanteur chauve remué par l’océan.
A propos de cheveux, le vent redoutable découvre ma calvitie pourtant soigneusement dissimulée sous une broussaille éclatée en une négligence feinte. Saleté de nature qui met en lumière les artifices, révèle le pot aux roses. C’est la vie.
Comme je marche, mon regard s’égare sur les pêcheries inutiles dominant la vase, le sable et les caillasses diverses qui s’étendent sur un bon kilomètre, découvrant une organisation ostréicole méticuleuse léchée par un liquide brun et salé, une portion d’ Atlantique.
Des volées de violoncelle paraphrasent de possibles étourneaux. Benjamin Jarry lâche ses notes subtiles depuis l’une de ces cabanes perchées. C’était il y a quelques mois. Splendide isolement ouvert aux quatre vents.
Ce matin il n’y a personne sur le petit chemin sinueux, me voilà pleinement disponible à la rêverie, rythmé par la seule séquence de mes pas humides. Ça schlouicke et ça schlocke, ça chuinte et ça pfffuite, ça schlipse et ça flouiiite, ça bwouiffte et ça blobe (15 à 20dB selon le niveau d’humidité).
Comme j’atteins une sorte de corniche avancée dans la baie, revoici les vagues brassées par le vent et une drôle de lumière tourmentée. La même qui figure dans un texte de Julien Gracq, l’un des rares que j’ai lu de l’écrivain florentais, on ne sait pas toujours dire pourquoi on passe à côté de certains artistes qui feraient pourtant de solides compagnons d’une vie.
« A l’horizon de l’ouest, tout au bout du train harassé des vagues, tombait de très bas au-dessous des nuages une douche de lumière livide qui glissait et bougait derrière le rideau de vapeur […] Avec l’obstination maniaque qu’on met à poursuivre un nom qui fuit la mémoire, tout en marchant il cherchait à retrouver le nom du motif qui ouvre le prélude du dernier acte de Tristan et pour lequel il avait fouillé autrefois dans un vieux Guide de Bayreuth : de tout l’opéra, il n’aimait que ce prélude et la scène qui le suit ; il finit par retrouver le nom : La Solitude, et il s’aperçut que c’était la seule scène où Isolde ne fût pas. »
Wagner dans le vent, les vagues, la mer… pourquoi pas ?! Ce passage de l’opéra est effectivement l’une des merveilles de la musique pas toujours légère de Richard le Gothique.
Plus loin, je descends vers cette petite plage emmurée. Une source existait là, minuscule filet d’eau rentabilisé depuis en complexe hôtelo-balnéo-je ne sais quoi. Othello baleineau je ne sais plus.
C’était il y a assez longtemps pour que ce soit devenu flou…
La gauche au pouvoir ressemble encore à un espoir alors que je passe une ultime année de lycée dans un établissement flambant neuf. Le post-punk cède tranquillement sa place à la new wave et Marie Ardhead a le nom le plus cool du bahut grâce à son perfide Albion de père absent – elle pourrait être bassiste de Siouxsie and the Banshees. Le gros des révisions du baccalauréat (diplôme de morue portugaise) se passe sur la plage, les permanences deviennent buissonnières et sans que je n’ai rien vu se faire, malgré ce fou désir enfoui, Marie veut bien de moi. Il me faut confesser qu’elle a bien voulu de pas mal d’autres les mois précédents. Mais de l’orée du printemps jusqu’à l’été de son déménagement je goûterai aux délices délicats de sa bouche joliment dessinée. Et pas seulement.
Je lui compile sur cassette mes Maries préférées: Mary In The Morning, Absolutely Sweet Marie, The Wind Cries Mary, Proud Mary, Along Comes Mary, Mary Mary So Contrary, The Thoughts Of Mary Jane, Forget Marie, Marie et les Garçons, etc.
J’ai la sensation contradictoire de décider pour la première fois du cours des choses.
Sur cette petite plage discrète, désertée en semaine, nous sommes souvent collés l’un à l’autre comme moule à rocher et aux premières chaleurs de mai nous tenterons même quelques bains – je bénirai alors a posteriori l’horrible mode des larges caleçons fluorescents qui dissimulent un rien l’étendue de ma nervosité.
Plus tard dans le sable elle s’amusera à me peindre les ongles des orteils au vernis rouge et ça ne me déplaira pas. Le filet d’eau douce de la source rincera le sable suspect, pièce à conviction minérale pour pion soupçonneux (et probablement jaloux).
Juillet ne nous connaitra pas ensemble, un mouvement familiale l’emporte vers le sud pour y élever des chevaux et le courrier du coeur s’estompera avec l’évocation de ses plus belles conquêtes d’hommes.
Cet effondrement intime (115dB) n’est certes pas le premier et dans un futur proche la liste se plaira à s’allonger – sur le sable.

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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