SCOPITONE : UNE MUSIQUE AU CHOIX

Samedi 19 septembre 2015 à Nantes, date à marquer dans l’Histoire des alliances entre Fêtes Humaines et Nouvelles Technologies. Jusqu’alors, le high tech s’était contenté d’investir nos poches, nos salons, nos voitures, et les plateaux scéniques où jouent les DJs que l’on adule. Cette seconde soirée du festival Scopitone 2015 a développé le concept de Silent Party et a donné, du même coup, l’occasion au public de passer une soirée en tant que testeur de ce nouveau format – qui fait un carton en Grande-Bretagne…

Photo bandeau – Scopitone © Morgane Lesné

Le principe de ce nouveau format ? Les spectateurs se voient remettre un casque audio à l’entrée du site, il est aérodynamique, léger, émet des ondes fluorescentes verte, rouge ou bleu. En attendant le début de la Silent, les personnes le portent autour du cou, c’est classe et ça donne de la couleur à la foule. Bon point pour le moment. Chaque couleur correspond à une fréquence d’écoute, il y a trois chanels facilement interchangeables et un modulateur de volume. Dès que le son sera coupé à l’extérieur, aux alentours de minuit, le casque sera relié aux différents plateaux : les Nefs, la salle Micro et la Maxi de Stereolux. Où que se trouve l’auditeur – et non plus spectateur – quelle que soit la scène à laquelle il fait front, il pourra écouter le son qu’il désire, changer lorsque ça le lasse, etc. Mais nous n’en sommes pas encore là ! Pour le moment, le son et les basses résonnent dans l’air et ce que les artistes nous délivrent dans la fosse des arches métalliques de l’Île de Nantes est – à proprement parler – de la pure Électro !

Thylacine ouvre le bal. Il fait déjà nuit noire sous les Nefs, le jeune prodige entre de facto dans le vif du sujet : ça booste sévèrement dès l’entame. Il est investi d’une aura particulière, comme s’il dégageait sa joie au travers des jeux effectués avec les machines qu’il frôle avec grâce. Il communique avec la foule par le rythme qu’il crée, sur lequel on danse et saute sans retenue. Il est encore tôt, les convives se lancent dans la fête à bras ouverts. L’atmosphère est différente de la veille : une majorité de jeunes, de la prime vingtaine à la trentaine tardive. Les esprits sont davantage échauffés également. Le fait que la soirée soit étirée jusqu’à 5 heures du matin change la donne, le peuple scopitonien compte bien fêter cette deuxième nuit de la session 2015 en beauté !  Thylacine donne tout, relance les basses lorsque l’on croit que c’est terminé, enchaîne les ruptures, crée des silences et balance la sauce plus fort encore, plus haut ! La fosse est sous le charme, le visuel noir et blanc qui sublime le live est d’une finesse impressionnante. Spectacle à part entière, l’artiste salue le public et irradie de plaisir…

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Thylacine © Morgane Lesné

Rone lui emboite le pas, l’atmosphère se fait plus sombre et le monde s’amasse devant la scène. La foule est pointillée de multiples tâches vertes, rouges ou bleues. Mais toutes les oreilles pointent vers le son qu’émet le DJ face à ses platines. Légèrement surélevé, comme posté sur des ailes de vaisseau spatial, on comprend directement l’importance du lien entre les fréquences sonores et visuelles. Le show incarne l’embrassade des deux « matières » fluides et artistiques. L’univers musical dans lequel erre Rone se veut aérien, avec quelques tendances psyché ambiançant les modulations cycliques lancinantes. Puis, le live évolue, le rythme se marque davantage, les basses poussives prennent le pas sur le reste, la foule oscille sous les faisceaux lumineux la traversant tandis qu’une pluie de météorites s’abat sur la toile de fond…

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Rone © Morgane Lesné

Le temps file, et l’approche de l’expérience Silent amène du mouvement : c’est également le moment où les portes de Stereolux ouvrent ! La jauge de l’intérieur étant censée être limitée, une file d’attente s’amasse devant les barrières et les agents de sécurité. Ce sera le même schéma tout au long de la nuit : premier point noir de l’organisation. Alors que la fluidité – du son, des performances, des sensations – est à l’ordre du jour au niveau spectaculaire, le blocage entre les Nefs et les salles Maxi et Micro sonne comme un rappel à l’ordre, et entache la fête qui, jusque-là, battait à plein régime. C’est à ce moment que les casques montrent leur utilité : les festivaliers qui attendent leur tour pour entrer dans Stereolux (au bon vouloir de ceux qui sortent par l’autre côté en système de vase communicant) peuvent écouter les DJ sets en direct et de l’extérieur. Ça ne transforme pas la masse impatiente d’individus en dance-floor non plus…
Pendant ce temps, l’expérience-performance de Takami Nakamoto débute dans la Maxi. Le DJ fait face au batteur Sébastien Benoist, tous deux postés de profil et devançant une série de plus de soixante néons alignés à la verticale. Nonotak est l’expérimentation sensitive qui développe la cadence des flashs en fonction de la musique créée en direct par les deux artistes. Des va-et-vient lumineux se succèdent, et donnent l’impression qu’un rail de tram new-yorkais passe à grande vitesse sur la scène. Les rythmiques sont saccadés, la foule est attentive et curieuse, le balcon est ouvert et donne un spectacle de choix. L’attrait visuel fonctionne peut-être même au-delà du rapport au son.

DSCF4640Nonotak © Morgane Lesné

Le hall de Stereolux est noir de monde, la Micro attend le prochain DJ… Le test des casques dans les salles n’est pas probant – volume trop bas et son qui grésille par moment. Par contre, on peut choisir la prochaine destination sans avoir à se déplacer first – un format festif de musique à la carte. Sous les Nefs, Maëlstrom mixe une petite heure avant de se déplacer dans la Maxi pour Lost Echoes. Il est l’heure de sortir pour voir comment la fosse danse et interagit avec le DJ sans musique aérienne ! Clairsemées sous les arches, les personnes portent pratiquement toutes leur casque – sur des fréquences différentes (repérables à la couleur bordant l’arceau). Deux effets sont visibles d’entrée de jeu : la proximité avec la source sonore (calée directement sur les oreilles) permet de danser et de se lâcher quel que soit le lieu – près du bar, aux toilettes, au fond sur l’estrade, au centre – en mode solo. C’est assez impressionnant à vivre, et à observer. Plus besoin d’être au centre d’une foule pour se laisser aller. Deuzio, alors que la couleur de référence pour le channel « Nefs » est le rouge, les casques affichent aussi bien le vert et le bleu ! Et cela même pour la foule amassée directement devant le DJ. Maëlstrom balance une techno limpide, hachée, plus-que-plaisante. Manque toutefois la vibration épidermique des basses qui caractérise habituellement ses sets. Il est enfermé dans un sas insonorisé, et le seul contact de l’artiste avec le public est visuel. Plus aucune fréquence vibratoire ne passe directement du DJ à la foule. Ou de la foule au DJ…

Retour – difficile – vers Stereolux, les files d’attente croissent, les agents de sécu ne savent plus où donner de la tête. La jauge est à son maximum. En patientant on écoute les différents chanels. Matias Aguayo mixe sa house latino-américaine, reconnaissable. Arrivée dans la Maxi, le live du DJ saisit autant que la chaleur émise par le public ! Il y a eu une nette hausse de degrés : l’air est quasi étouffant, les corps suintent et meuvent en commun. Les casques sont posés à même la nuque. Le mien m’indique que Christine vient d’entamer dans la Micro, mise en mouvement ! Le duo français a une solide réputation d’ambianceurs, la file d’attente l’indique – histoire de jauge également. Ça tombe bien car John Wait mixe dans le hall ! Prendre part au déhanché des danseurs postés devant les platines du Nantais et savourer l’instant sur sa techno enjouée… Plus loin des personnes sortent de Stereolux pour investir l’espace des Nefs… Histoire de fumer une clope ou d’aller voir ce qui se trame dans la Silent Party, quitte à risquer de ne plus pouvoir entrer de l’autre coté. Ça discute près du bar, beaucoup de personnes croisées parlent du concept de fête silencieuse – justement, et de la difficulté de se mouvoir tant il y a de monde à l’intérieur. Pour les casques, la plupart pense que cela tient davantage du gadget que d’autre chose – le côté luminescent  fonctionne sur ce point.

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Matias Aguayo © Morgane Lesné

Christine – composé de Stéphane Delplanque et de Nicolas Lerille – enflamme purement et simplement le dance-floor de la Micro. Impossible de rester les pieds cloués au sol tant les rythmiques dépotent ! Leur électro s’inspire de rock, de hip-hop, d’indus, de grunge, de psyché… Et le tempo tabasse lourdement. Ils ont le doigté adéquat pour faire sonner – en mode tempête – leurs influences multiples. Les platinesplayers scratchent pour notre bon plaisir et les têtes se déchaînent, ça décoiffe !

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Christine © Morgane Lesné

De l’autre coté du mur, Lost Echoes a commencé, le partenariat entre Maëlstrom et Djedjotronic a lâché la bride, leur techno aux basses profondes et dark s’immisce sur la fréquence verte du casque et mes pieds suivent l’appel sans hésiter. La Maxi semble couvrir un volcan en son sein, au vu de la température et de la fumée qui y règne. Visuellement, les jeux de lasers sont toujours aussi éblouissants de parallélisme et de fluidité. La foule est dense, agitée, voire surexcitée. La qualité sonore est sans faille, que demander de plus ? Le set des deux DJs français amène à la transe instinctive, suintante. Les fréquences sonores face aux corps, le mouvement né de cette rencontre… Parfait ! La fin de leur prestation fait place à une ovation générale et satisfaite !

DSCF4732Lost Echoes © Morgane Lesné

3 heures du matin passées, la jauge de Stereolux faiblit et l’extérieur semble s’animer. Il est temps de se refroidir au grand air, d’autant que Josh Wink from US a déjà investi la scène – et le sas insonorisé. Son set est calé au possible, timing, tempo, ruptures, envolées… Musique de pro ! Les casques des quelques centaines d’individus amassés devant la scène montrent une chose : certains ont les oreilles ailleurs, et dansent pourtant de concert avec ceux dont la couleur affiche rouge ! Sur des mouvements décalés, on regarde ce que les autres, autour de soi, écoutent…! Au bout d’un moment, Josh Wink tient ses basses si solidement que le mouvement des casques rouges amène la majorité des personnes à choisir cette couleur d’écoute, et là… Ça s’enflamme et ça vibre !

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Josh Wink © Morgane Lesné

De près ou de loin, les scopitoniens dansent, se reposent, végètent ou discutent sous leur casque. Lorsqu’on coupe le son, l’effet est frappant : une ambiance de fête, de mouvements épars de fin de soirée, dans un silence dense. Les paroles entendues de la bouche des festivaliers ayant passé leur temps à l’extérieur cette nuit est univoque, le casque détient un côté ludique certain, mais rien ne remplacera la musique « en vrai », celle qui se transmet non seulement par les tympans, mais également par le sol, l’air, et le contact avec celui qui la crée. À voir…
Le festival Scopitone 2015 aura engrangé nombre d’images, de sons et de moments. Le goût de l’expérimentation en forme la base historique et crée le mouvement par cette quête permanente de l’inconnu. Mais ce qui réalise son succès et sa renommée nationale – voire européenne – s’inscrit clairement dans sa programmation artistique électro excellente !

 

Site de SCOPITONE

Rédactrice, amatrice de musiques électroniques et d'arts interactifs, je me passionne pour les pratiques culturelles émergentes de la société contemporaine.

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