Il neige ce matin, dans la rue du Marais… psalmodie-je en parodiant une chanson du vainqueur de la musique, espérant fort la venue de la grande blanche comme je sors de l‘immeuble qui m’abrite. Je tourne le coin, lève la tête – ah! les magnolias centenaires de l’hôtel de ville, tout à l’heure je me glisserai dans le jardin et en toucherai le tronc. Mais de neige point. Le réchauffement climatique programmé par État Islamique fout le bazar, y’a plus de saison mes bons amis et ce mois de décembre, par de timides à-coups, peine à annoncer l’hiver.
11 °c toute l’année et de la pluie, de quoi choper un bon rhume de moral.
Et puis, trop à l’ouest, cette ville humide clowne depuis quelques années Strasbourg, Lille ou Besançon à grand renfort de marchés de Noël qui n’en sont que le nez rouge.
Ne reste que la musique pour sauver la période et les disques de Noël s’y emploient. Presque un genre, un exercice de style, cet inutile défi a pu voir les meilleurs se prendre le sapin quand d’illustres inconnus remportaient des hottes d’or.
Depuis mon enfance et les disques de Bob Hastings, Spike Jones ou Dean Martin jusqu’aux dynamitages des V/VM en passant par les nouveaux classiques de Low, Sufjan Stevens ou les offrandes domestiques de Frank Le Gall, j’ai tranquillement agrandi au fil du temps une vraie fausse collection de ces disques de Noël, du traditionnel à l’iconoclaste, je prends tout mais pas n’importe quoi, pourvu que chacun y mette un peu de… foi ?!
C’est pourquoi mes pas me mènent, en ce trop doux matin, vers la Place Ste Croix qu’annexent chaque jour les bouquinistes, brocanteurs et autres pourvoyeurs de vinyles poussiéreux. J’aime arriver au déballage, comme un chef fait son marché dans la glace et les cageots, au cul du camion, avant tout le monde, c’est une question de fraîcheur. Comme si, trop manipulés, tripotés, retournés, reposés, les disques perdaient un peu de leur attrait. Allez comprendre où se logent nos névroses.
Pour l’heure, il n’est pas encore arrivé le Darry Cowl d’AKA Records, l’homme au triporteur rouge chargé de pépites et je perds du temps parmi les livres, hésitant sur quelques-uns – Ma Quête, confessions d’une vie de bègue par Francis Perrin, pourquoi pas – mais méditant déjà l’équation: temps (de lecture) + espace (de stockage) = soucis (domestiques).
Je guette le bruit familier du deux-temps au sein de la cohue ambiante faite de familles encombrées de paquets, de travailleurs pressés/affamés/affairés entre sandwichs et smartphones, de jeunes gens bruyants qui paradent, d’autres moins qui s’enroulent des pelles, de pigeons blasés qui flaflaflapent, de talons qui claquent un pavé qui ne leur a rien fait, d’un enfant qui pleure (100 dB quand même), d’un avion qui passe et sature tout (140 dB au bas mot) et de musique partout : celle digitale issue des nombreux sacs et poches, celle municipale devenue crachoti indistinct, celle qui filtre des magasins voisins, celle qui sort du violon d’un chapelier fou – oh là qui va là, Inspecteur Gadget, ça va être la joie, ouh ouh… Et puis le carillon de l’église Ste Croix, enfin, qui sonne, brille, tinte, gongue, cloche et jinglebêle à outrance, qui respire, élève, suspend. C’est subtil, harmonique, complexe et limpide, émouvant… J’entre, la porte se referme, silence (respiration, 4dB).
L’Oratorio de Bach démarre à plein volume…
Atteint de crise laïque depuis des années, cette parenthèse à l’église n’existe que dans ma tête et le moteur de la pétrolette à trois roues me tire de ma rêverie mystique.
Il est là.
La petite chorégraphie maintes fois répétée s’enchaîne parfaitement: pif, paf, pof, en veux-tu en voilà, des bacs à 5, 10, 20€, des bacs pour collectionneur, des bacs à négocier.
Qu’est-ce que je cherche au juste ? Des disques de noël étonnants, rares, improbables… Peut-être enfin celui que Théo avait enregistré pour une amoureuse juste avant de monter son groupe de Pariahs, un 45 tours quatre titres délicatement baptisé Santhéo Klaus is Cuming to Town et qui reprend des standards de Noël façon post-punk-lo-fi-garage-vendéen. Adrien m’en parlait avec des larmes et du vin dans la voix. Peut-être celui-là oui, qui sait ?

Né en 1964 Louis Pleïer est chercheur dilletante en esthétique sonore. Il connait bien le milieu de la musique mais personne ne le remarque vraiment. Discret voire taiseux il possède un pas léger. Il enregistre volontiers toutes sortes de sons et en mesure parfois la puissance (en dB). Il se promène, cherche les arbres.

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